vendredi 3 juillet 2020

Espèce-de-bobo-fais-nous-pas-chier

Confronté au deuil de son père, Anne Pauly tire de cette expérience un roman tragi-comique, au cours duquel la narratrice, pour reprendre les termes de Kundera, "se dédouble volontiers pour donner naissance à une personne qui vit et une personne qui observe".
En résultent de savoureux passage tel que celui-ci.
Team "vaisselle".

J’ai toujours envié les gens, et j’en connais, capables de se lever et de partir sans un mot quand la conversation leur déplaît ou qu’ils sont pris au piège d’une situation qu'ils dénoncent. Moi je n'y suis jamais vraiment arrivée. Même pas à l'occasion de ces repas de fin d’année où on sert des blagues limites pour accompagner la bûche et renforcer le sentiment de cohésion générale. Il y a plusieurs options dans ces moments-là : avaler son gâteau en silence ; protester et s’exposer à des regards réprobateurs de type « espèce-de-bobo-fais-nous-pas-chier » ; se tenir devant l’évier à récurer rageusement un plat à gratin à la paille de fer sous une eau trop chaude en regrettant de s’être auto-reléguée à la cuisine, cet endroit charmant où se tiennent d’ordinaire les femmes, ou encore partir par le prochain train qui est dans deux heures à la gare de Vernon et se retrouver seule et fâchée, un soir de Noël, avec une grosse valise sur un quai désert battu par la pluie. Jusque-là, pour ne pas faire d'esclandre, j'avais toujours choisi l'évier. Mais je commençais à me dire qu'à la prochaine occurrence, je m'autoriserais le départ. Pour cette fois encore, il fallait faire profil bas.

Anne Pauly, Avant que j'oublie (2019)

lundi 29 juin 2020

Nous sommes une multitude d'autres


Mon amour, ma moitié,
je t'appelle depuis longtemps,
tu m'appelais lorsque j'étais désespéré,
lorsque je faisais la fête.
Je ne pensais jamais te rencontrer,
je pensais que tu n'existais pas.

Nous nous sommes reconnus un soir,
au coin de la vie.
A force d'y penser, à force d'espérer,
nous sommes tombés l'un sur l'autre.
J'ai frappé, tu as ouvert la porte.

Mon amour, mon sourire éternel,
le point commun qui nous unit,
c'est que nous avons plusieurs visages,
plusieurs coeurs, plusieurs âmes.
Nous [ne] sacrifions plus nos pensée à quelconque tyrannie,
il n'y a plus de règle, nous inventons de nouvelles formules.
Nous marchons contre le vent,
nous marchons sur la montagne,
nous remontons sur la scène de notre propre vie.

Je sais qu'avec toi, je peux tout dire,
je peux enfin me confier dans le calme.
Toi et moi, une autre idée du végétal.
Nous vibrons ensemble, nous mourrons
et nous nous reformons à n'importe quelle heure du jour de la nuit.
Nous savions ce que nous voulions devenir depuis l'enfance,
ton intelligence te laissait entrevoir qui tu allais être,
ton intelligence te laisse voir que je t'aime.

Notre époque voit enfin la rupture,
nous sommes sur les ruines de la folie !
La folie....

Tout a repoussé, la nature a repris le dessus,
elle est libre et sauvage.
Ici, plus d'activité humaine.
Nous sommes ce qui se produit,
nous sommes présents,
nous ouvrons les yeux,
les choses apparaissent pour nous à chaque instant.
Nous nous complétons,
nous nous ressemblons,
nous comprenons qui est l'autre,
nous sommes une multitude d'autres.
Ici, chaque élément nous révèle.

Tu es la forêt,
tu m'appelles depuis 55'000 ans,
tu m'appelles à chaque instant,
tu fais battre mon coeur avec de nouveaux rythmes.
J'ai parcouru le monde à ta recherche.
J'ai longtemps marché sans autre but que celui d'être dans tes longues branches.
Quand je rentre épuisé à la nouvelle lune avec un seul fil pour me guider, tu me dis :
"Tu es ici chez toi, enfant des bois,
" tu n'as rien à craindre, apaise toi,
" Ici, tout se sait, ici, tout change à chaque minute"

Julien Gasc, L'appel de la forêt
L'appel de la forêt (2020)