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dimanche 14 février 2021

Des bourgeoises blanches bien comme il faut

Je me résous à refermer ma séquence de posts consacrés à "King Kong Théorie" par ce dernier article. Il revient sur un reportage en banlieue, qui illustre, une fois de plus un certaine "déconnexion" sociale des journalistes. Au moins, la profession semble-t-elle depuis en avoir pris conscience avec la crise des gilets jaunes. Le regard de l'homme sur la femme est quant à lui plutôt uniformément réparti. 

Reportage sur une chaîne d'infos du câble, un documentaire sur des filles de banlieues. Plus exactement : sur leur inquiétante perte de féminité. On voit trois gamines à bonnes têtes jurer comme des charretiers et l'une d'entre elles tente d'attraper je ne sais qui dans une cage d'escalier, dans l'espoir de lui mettre une trempe. Quartier désolé, jeunesse désœuvrée, des gosses qui savent qu'ils n'auront probablement pas plus de chances que leurs parents, c'est-à-dire que dalle. Ces images toujours un peu troubles, pour quelqu'un de mon âge, d'une France qui est devenue un pays du quart-monde. Une pauvreté extrême, jouxtant le luxe le plus indécent. Ce qui inquiète les commentateurs, et ils le disent sans rigoler, c'est que ces filles ne portent jamais de jupes. Et qu'elles parlent mal. Ça les surprend, ils sont sincères. Ils s'imaginent, tranquilles, que les filles naissent dans des sortes de roses virtuelles et qu'elles devraient devenir des créatures douces et paisibles. Même plongées dans un milieu hostile où il vaut mieux savoir jouer du coup de boule pour exister un minimum. Les femmes devraient s'occuper de jolies choses, en arrosant des fleurs, et en chantonnant tout doucement. C'est vraiment tout ce qui les inquiète, dans ce qu'ils ont filmé. Ces femmes ne ressemblent pas aux femmes des beaux quartiers, aux gosses des magazines, aux filles des grandes écoles. Le journaliste qui a écrit ce commentaire a l'impression que c'est naturel, d'être une femme comme celles qui l'entourent. Que cette féminité n'a pas de race, pas de classe, n'est pas construite politiquement, il croit que si on laisse les femmes être ce qu'elles doivent être, naturellement, de la manière poétique la plus admirable, elles deviennent comme les femmes qui travaillent et dînent autour de lui : des bourgeoises blanches bien comme il faut.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

lundi 25 janvier 2021

Du triomphe à bons frais

Il faudrait décidément presque citer intégralement ce livre de Virginie Despente. Je retiens ce prochain extrait, car il résonne avec des débats affrontements d'idées récents, comme par exemple ceux qui suivirent  les agressions sexuelles du Nouvel An 2016 en Allemagne. A ma droite, on y vit la preuve de la criminalité consubstantielle à l'immigration. A ma gauche, on se refusa d'instrumentaliser ce fait alors que les agressions sexuelles sont finalement assez uniformément réparties. Le premier camp reprocha au second de rester muet face à de telles mésactions, et le second, au premier, de ne s'intéresser à l'oppression masculine que lorsqu'elle était le fait d'étrangers. 

Quand, à la télé, consternés, ils passent en boucle des images de « Happy slapping », un gamin qui met une trempe à une fille qu'il dépasse de deux bonnes têtes et de facile quinze kilos, en se faisant filmer par un pote pour ensuite frimer devant d'autres mecs, on nous montre ça comme pour dire : « Ces musulmans, fils de parents polygames, ils n'ont aucun respect de la femme, on n'en peut plus. » Sauf que c'est exactement ce que vous faites dans un tiers de la littérature masculine blanche. Raconter comment vous profitez de vos statuts de dominants pour abuser de gamines que vous choisissez parmi les plus faibles, raconter comment vous les trompez les baisez les humiliez, pour vous faire admirer par vos potes. Du triomphe à bons frais. [...] Dans un tiers de la production cinématographique blanche contemporaine, regardez ce qu'on leur fait, aux filles. Triomphes de lâches. C'est qu'il faut rassurer les hommes. Ça passe par là.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mercredi 30 décembre 2020

Pourquoi encourager les petits garçons à faire du bruit et les filles à se taire ?

Point de départ de la réflexion qui suit, la sortie mouvementée et empêchée du film de Virginie Despentes en 2000, film "sur le viol", par "trois hardeuses et une ex-pute".
 
Et une ministre de la Culture, une femme, de cette gauche-là, la gauche subtile, déclare qu'un artiste devrait se sentir responsable de ce qu'il montre. Ça n'est pas aux hommes de se sentir responsables quand ils se mettent à trois pour violer une fille. Ça n'est pas aux hommes de se sentir responsables quand ils vont aux putes sans faire voter les lois pour qu'elles puissent bosser tranquillement. Ça n'est pas à la société de se sentir responsable quand à longueur de films on voit des femmes dans le rôle de victimes des violences les plus atroces. C'est à nous de nous sentir responsables. De ce qui nous arrive, de refuser d'en crever, de vouloir faire avec. De l'ouvrir. On la connaît bien, cette rengaine, celle qui fait qu'on devrait se sentir responsables de ce qui arrive. Dans Elle, une imbécile quelconque, chroniquant un autre livre sur le viol, sans le moindre rapport avec le mien, souligne la dignité du propos, se sent obligée de l'opposer aux « vagissements » que je produis. Je ne suis pas assez silencieuse, comme victime. Ça mérite qu'on le signale dans un journal féminin, c'est un conseil aux lectrices : le viol, d'accord, c'est triste, mais doucement sur les vagissements, mesdames. Pas assez digne. Je t'emmerde. Dans Paris Match, même méthode, pour dire à la fille Montand qu'on préfère qu'elle se taise, une autre imbécile souligne la classe d'une Marilyn Monroe, qui, elle, a su être une bonne victime. Comprenez : douce, sexy, gardant le silence. Sachant la fermer sa grande gueule, alors qu'on la faisait tourner à quatre pattes dans des partouzes glauques. Conseils de femmes, entre elles. Le morceau de choix. Cachez vos plaies, mesdames, elles pourraient gêner le tortionnaire. Etre une victime digne. C'est-à-dire qui sait se taire. La parole toujours confisquée. Dangereuse, on l'aura compris. Dérangeant le repos de qui? 

Quel avantage tirons-nous de notre situation qui vaille qu'on collabore si activement? Pourquoi les mères encouragent-elles les petits garçons à faire du bruit alors qu'elles enseignent aux filles à se taire ? Pourquoi continue-t-on de valoriser un fils qui se fait remarquer quand on fait honte à une fille qui se démarque ? Pourquoi apprendre aux petites la docilité, la coquetterie et les sournoiseries, quand on fait savoir aux gamins mâles qu'ils sont là pour exiger, que le monde est fait pour eux, qu'ils sont là pour décider et choisir? Qu'y a-t-il de si bénéfique pour les femmes dans cette façon dont les choses se passent qui vaille qu'on y aille si doucement, dans les coups que nous portons ? 

C'est que celles d'entre nous qui occupent les meilleures places sont celles qui ont fait alliance avec les plus puissants. Les plus capables de se taire quand elles sont trompées, de rester quand elles sont bafouées, de flatter les ego des hommes. Les plus capables de composer avec la domination masculine sont évidemment celles qui sont aux bons postes, puisque ce sont encore eux qui admettent ou excluent les femmes des fonctions de pouvoir. Les plus coquettes, les plus charmantes, les plus amicales avec l'homme. Les femmes qu'on entend s'exprimer sont celles qui savent faire avec eux. De préférence celles qui pensent le féminisme comme une cause secondaire, de luxe. Celles qui ne vont pas prendre la tête avec ça. Et plutôt les femmes les plus présentables, puisque notre qualité première reste d'être agréables. Les femmes de pouvoir sont les alliées des hommes, celles d'entre nous qui savent le mieux courber l'échine et sourire sous la domination. Prétendre que ça ne fait même pas mal. Les autres, les furieuses, les moches, les fortes têtes, sont asphyxiées, écartées, annulées. Non grata dans le gratin.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mardi 15 décembre 2020

Le contrat marital

Je concluais un précédent article dédié à King Kong Théorie (2006), en citant Silvia Federici (2019), expliquant la nécessité d'opposer prostituées et femmes au foyer, afin de ne surtout pas remettre en cause le statut de ces dernières. Laissons Virginie Despentes formuler ceci autrement :

Si le contrat prostitutionnel se banalise, le contrat marital apparaît plus clairement comme ce qu'il est : un marché où la femme s'engage à effectuer un certain nombre de corvées assurant le confort de l'homme à des tarifs défiant toute concurrence. Notamment les tâches sexuelles. 

Il faut dire que la prostitution est un sujet qui divise (tout autant que le voile), selon qu'on y voit une attente à la dignité (resp. marque de soumission) ou qu'on se refuse de dicter aux femmes leur conduite. 

Faire ce qui ne se fait pas : demander de l'argent pour ce qui doit rester gratuit. La décision n'appartient pas à la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostituées forment l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie. Au point que souvent des femmes qui n'ont jamais manqué de rien sont convaincues de cette évidence : ça ne doit pas être légalisé. Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misérables pour lesquels elles vendent leur temps n'intéressent personne. C'est leur lot de femmes nées pauvres, on s'y habitue sans problème. Dormir dehors à quarante ans n'est interdit par aucune législation. La clochardisation est une dégradation tolérable. Le travail en est une autre. Alors que, vendre du sexe, ça concerne tout le monde et les femmes « respectables » ont leur mot à dire. Depuis dix ans, ça m'est souvent arrivé d'être dans un beau salon, en compagnie de dames qui ont toujours été entretenues via le contrat marital, souvent des femmes divorcées qui avaient obtenu des pensions dignes de ce nom, et qui sans l'ombre d'un doute m'expliquent, à moi, que la prostitution est en soi une chose mauvaise pour les femmes. Elles savent intuitivement, que ce travail-là est plus dégradant qu'un autre. Intrinsèquement. Non pas : pratiqué dans des circonstances bien particulières, mais : en soi. L'affirmation est catégorique, rarement assortie de nuances, telles que « si les filles ne sont pas consentantes », ou « quand elles ne touchent pas un centime sur ce qu'elles font », ou « quand elles sont obligées d'aller travailler dehors aux périphéries des villes ». Qu'elles soient putes de luxe, occasionnelles, au trottoir, vieilles, jeunes, douées, dominatrices, tox ou mères de famille ne fait a priori aucune différence. Echanger un service sexuel contre de l'argent, même dans de bonnes conditions, même de son plein gré, est une atteinte à la dignité de la femme. Preuve en est : si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique... comme si l'épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique.

[...]

Dans les médias français, articles documentaires et reportages radio, la prostitution sur laquelle on focalise est toujours la plus sordide, la prostitution de rue qui exploite des filles sans papiers. Pour son côté spectaculaire évident : un peu d'injustice médiévale dans nos périphéries, ça fait toujours de belles images. Et on aime colporter des histoires de femmes abusées, qui signalent à toutes les autres qu'elles l'ont échappé belle. Et aussi parce que celles et ceux qui travaillent dehors ne peuvent mentir sur leur activité, comme le font celles et ceux qui pratiquent via internet. On va chercher le plus sordide, on le trouve sans trop de difficulté, puisque justement c'est la prostitution qui n'a pas les moyens de se soustraire aux regards de tous. Filles privées de papiers, de consentement, travaillant à l'abattage, dressées par les viols, crackées, portraits de filles perdues. Plus c'est glauque, plus l'homme se sent fort, en comparaison. Plus c'est sordide, plus le peuple français se juge émancipé. Puis, partant des images inacceptables d'une prostitution pratiquée dans des conditions dégueulasses, on tire les conclusions sur le sexe tarifé dans son ensemble.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mardi 8 décembre 2020

Un silence croisé

On le voit régulièrement à l'occasion d'accusations publiques ou de procès, peu de femmes victimes de viol "cochent toutes les cases" de la "bonne" victime, unique condition à laquelle l'opinion publique se ralliera à leur cause.
La bonne victime doit être perçue comme séduisante [affaire du sofitel de NY] sans toutefois être perçue comme aguicheuse/inconséquente, elle doit avoir combattu son agresseur, et déposé plainte immédiatement après les faits, en étant psychologiquement dévastée, tout en gardant une parfait cohérence dans son témoignage [affaire du 36 quai des orfèvres].

Ce constat revient souvent sous la plume de féministes (comme ici)... Je l'ai retrouvée développée dans King Kong Theory (2006), dans le chapitre dans lequel Virginie Despentes revient sur son viol (1986).


Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. Ma survie, en elle-même, est une preuve qui parle contre moi. [...] Car il faut être traumatisée d'un viol, il y a une série de marques visibles qu'il faut respecter. Peur des hommes, de la nuit, de l'autonomie, dégoût au sexe et autres joyeusetés. On te le répète sur tous les tons : c'est grave, c'est un crime, les hommes qui t'aiment, s'ils le savent, ça va les rendre fous de douleur et de rage (c'est aussi un dialogue privé, le viol, où un homme déclare aux autres hommes : je baise vos femmes à l'arraché). Mais le conseil le plus raisonnable, pour tout un tas de raisons, reste « garde ça pour toi ». Etouffe, donc, entre les deux injonctions. Crève, salope, comme on dit.

Alors le mot est évité. A cause de tout ce qu'il recouvre. Dans le camp des agressées, comme chez les agresseurs, on tourne autour du terme. C'est un silence croisé. 

[...] dans le viol, il faut toujours prouver qu'on n'était vraiment pas d'accord. La culpabilité est comme soumise à une attraction morale non énoncée, qui voudrait qu'elle penche toujours du côté de celle qui s'est fait mettre, plutôt que de celui qui a cogné. 

[...] Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu'en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s'échapper en courant, je me sente encore aujourd'hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau

[...] Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du marché sexuel, puisqu'on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui c'est arrivé mais on attend d'elles qu'elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. Putes ou enlaidies, qu'elles sortent spontanément du vivier des épousables.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mercredi 2 décembre 2020

Un piège

Questionnons féminité, masculinité, maternité, éducation des jeunes filles et surtout des garçons, toujours avec Virginie Despentes.

 Dans le même ordre d'idée, la maternité est devenue l'expérience féminine incontournable, valorisée entre toutes : donner la vie, c'est fantastique. La propagande « pro-maternité » a rarement été aussi tapageuse. Foutage de gueule, méthode contemporaine et systématique de la double contrainte : « Faites des enfants c'est fantastique vous vous sentirez plus femmes et accomplies que jamais », mais faites-les dans une société en dégringolade, où le travail salarié est une condition de survie sociale, mais n'est garanti pour personne, et surtout pas pour les femmes (*). Enfantez dans des villes où le logement est précaire, où l'école démissionne, où les enfants sont soumis aux agressions mentales les plus vicieuses, via la pub, la télé, internet, les marchands de sodas et confrères. Sans enfant, pas de bonheur féminin, mais élever des gamins dans des conditions décentes sera quasi impossible. Il faut, de toutes façons, que les femmes se sentent en échec. Quoi qu'elles entreprennent, on doit pouvoir démontrer qu'elles s'y sont mal prises. Il n'y a pas d'attitude correcte, on a forcément commis une erreur dans nos choix, on est tenues pour responsables d'une faillite qui est en réalité collective, et mixte. Les armes contre notre genre sont spécifiques, mais la méthode s'applique aux hommes. Un bon consommateur est un consommateur insécure.

[...]

les femmes auraient intérêt à mieux penser les avantages de l'accession des hommes à une paternité active, plutôt que profiter du pouvoir qu'on leur confère politiquement, via l'exaltation de l'instinct maternel. Le regard du père sur l'enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu'elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu'elles sont capables de force physique, d'esprit d'entreprise et d'indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d'une punition immanente. Ils peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l'armée et de l'Etat. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l'assignement à la féminité. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

(*) en 2006, la crise écologique n'était pas encore prégnante, on pourrait aujourd'hui l'ajouter à cette énumération

vendredi 20 novembre 2020

L’invention de la ménagère

Lorsque les dominés réclament l'égalité (si possible pas trop fort), les dominants se sentent menacés. Ces extraits de King Kong Théorie (2006) complètent bien le court texte que je citais ici (2016)

Depuis quelque temps, en France, on n'arrête plus de se faire engueuler, rapport aux années 70. Et qu'on a fait fausse route, et qu'est-ce qu'on a foutu avec la révolution sexuelle, et qu'on se prend pour des hommes ou quoi, et qu'avec nos conneries, on se demande où est passée la bonne vieille virilité, celle de papa et du grand-père, ces hommes qui savaient mourir à la guerre et conduire un foyer avec une saine autorité. Et la loi derrière lui. On se fait engueuler parce que les hommes ont peur. Comme si on y était pour quelque chose. C'est tout de même épatant, et pour le moins moderne, un dominant qui vient chialer que le dominé n'y met pas assez du sien... L'homme blanc s'adresse-t-il ici réellement aux femmes ou cherche-t-il à exprimer qu'il est surpris de la tournure que prennent globalement ses affaires ? Quoi qu'il en soit, c'est pas concevable ce qu'on se fait engueuler, rappeler à l'ordre et contrôler. Ici, on joue trop les victimes, ailleurs on ne baise pas comme il faut, trop comme des chiennes ou trop amoureuses attendries, quoi qu'il arrive on n'y a rien compris, trop porno ou pas assez sensuelles... Décidément, cette révolution sexuelle, c'était de la confiture aux connes. Quoi qu'on fasse, il y a quelqu'un pour prendre la peine de dire que c'est naze. Quasiment, c'était mieux avant. Ah bon?

[...]

On entend aujourd'hui des hommes se lamenter de ce que l'émancipation féministe les dévirilise. Ils regrettent un état antérieur, quand leur force prenait racine dans l'oppression féminine. Ils oublient que cet avantage politique qui leur était donné a toujours eu un coût : les corps des femmes n'appartiennent aux hommes qu'en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l'Etat, en temps de guerre. La confiscation du corps des femmes se produit en même temps que la confiscation du corps des hommes. Il n'y a de gagnants dans cette affaire que quelques dirigeants. 

[...]

Les hommes dénoncent avec virulence injustices sociales ou raciales, mais se montrent indulgents et compréhensifs quand il s'agit de domination machiste. Ils sont nombreux à vouloir expliquer que le combat féministe est annexe, un sport de riches, sans pertinence ni urgence. Il faut être crétin, ou salement malhonnête, pour trouver une oppression insupportable et juger l'autre pleine de poésie. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

Il peut être intéressant d'étayer la dimension patriarcale du capitalisme en citant Silvia Federici, autrice du "capitalisme patriarcal" (2019). Dans une interview donnée à Télérama, elle explique :

A la fin du XIXème siècle s'institue une nouvelle forme de patriarcat lié au salaire. Marx n’avait pas anticipé que les classes dominantes préparaient une réforme majeure de la reproduction, et de l’accumulation capitaliste. Avec le passage de l’industrie légère (le textile, par exemple) à lourde (le travail de l’acier, du charbon...), les classes dominantes ont besoin d’un nouveau type de travailleurs, plus performant. Or, à l’époque, l’espérance de vie est autour de 35-40 ans, et la mortalité infantile est énorme. Il y a une vraie crise qui menace la reproduction de la main d’oeuvre !

L’invention de la ménagère et d’un nouveau modèle de famille prolétaire est donc venue y remédier. Il est centré autour du travail gratuit de la femme au foyer, et du salaire masculin qui subvient financièrement aux besoins de toute la famille. De grandes réformes sont menées pour expulser, progressivement, les femmes hors de l’usine, soutenues par les syndicats, qui voyaient là l’opportunité de faire remonter le salaire des hommes. L’école primaire devient obligatoire, le travail de nuit est interdit pour les femmes et les enfants. Tout cela a bien sûr été entrepris au nom de leur protection, mais il y avait derrière une vraie stratégie de la classe dominante. La femme au foyer a été érigée comme un modèle de vertu. 

Tout un effort institutionnel a été déployé pour séparer les prostituées des honnêtes femmes, avec une vraie campagne idéologique. Cela a fait partie d’un processus de naturalisation du travail domestique, pour le faire apparaître comme lié à l’amour. Comme si les femmes devaient s’y consacrer, parce que c’était naturel pour elles. Or, les prostituées, elles, sont payées pour leur travail sexuel. Elles devaient donc être présentées comme des criminelles pour maintenir la sainteté et la moralité du travail non-payé de la ménagère.

dimanche 15 novembre 2020

Je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre

Tribunes ou interviews percutantes de Virginie Despentes m'auront donné envie de découvrir ses écrits, et en particulier King Kong Théorie souvent cité comme livre déclic. Dans cet essai résolument féministe, l'autrice s'attaque avec véhémence au carcan de la "féminité" et dépeint le patriarcat comme allié essentiel du capitalisme.

Alimentées par sa vie personnelle et ses nombreuses lectures, les réflexions de Virginies Despentes consignées en 2006 m'auront paru étonnamment actuelles (c'est mauvais signe), et encore aujourd'hui régulièrement abordées / exposées et débattues, notamment sur les réseaux sociaux. Je pense par exemple au caractère "systémique" de l'oppression homme/femme, aux concepts de "bon viol / bonne victime" (en dehors desquels une victime n'est pas tout à fait reconnue comme telle), de "male gaze" au cinéma, d' "empowerment", à l'absence de remise en question de la masculinité par les hommes, et à la prise en considération des minorités dans le combat féministe (versus ce qu'on nomme aujourd'hui le féminisme blanc et bourgeois)

J'y reviendrai un peu plus tard, ici même. Pour l'heure commençons par des extraits du premier chapitre, dans lequel l'autrice explique d'où elle parle.

J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n'échangerais ma place contre aucune autre, parce qu'être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n'importe quelle autre affaire. 

[...]

Tout ce que j'aime de ma vie, tout ce qui m'a sauvée, je le dois à ma virilité. C'est donc ici en tant que femme inapte à attirer l'attention masculine, à satisfaire le désir masculin, et à me satisfaire d'une place à l'ombre que j'écris.

[...]

Parce que l'idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l'esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d'école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu'un homme, cette femme blanche heureuse qu'on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l'effort de ressembler, à part qu'elle a l'air de beaucoup s'emmerder pour pas grand-chose, de toutes façons je ne l'ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu'elle n'existe pas. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

lundi 10 juillet 2017

Un art de la servilité

Une étude publiée il y a cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour une pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font beurk devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit.

[Elle ne peut se résumer à cela,] non, bien sûr. Et je ne vais pas expliquer à des femmes qui se sentent bien dans ce cadre qu’elles doivent en sortir. Mais franchement, quand je vois ce qu’on exige des femmes, le carcan de règles et de tenues qu’on leur impose, leur slalom périlleux sur le désir des mecs et la date de péremption qu’elles se prennent dans la gueule à 40 ans, je me dis que cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque et de la putasserie. Ni plus ni moins qu’un art de la servilité.

Virginie Despentes, en interview dans Le Monde (08-07-2017)