Affichage des articles dont le libellé est Visconti (luchino). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Visconti (luchino). Afficher tous les articles

vendredi 8 novembre 2024

On ne doit pas toujours pardonner

Le film "Rocco et ses frères" est éclairant, d'abord sur le contexte d'époque et cette immigration intérieure d'après-guerre, qui voient des familles du Sud pauvre de l'Italie rejoindre le Nord industriel et urbain... Ensuite pour faire comprendre à votre oncle réac' la définition de féminicide. Ce n'est pas en tant que simple "conjoint" qu'une femme est tuée, mais parce que l'homme considère qu'elle lui appartient, et que son existence ne saurait se poursuivre sans lui.

Dialogue de fin empreint de mélancolie, entre deux jeunes frères de Rocco, Ciro et Luca.

— Quand nous sommes venus à Milan, j'étais à peine plus âgé que toi, et c'est Simone qui m'a expliqué ce que Vincenzo n'a jamais compris. Il m'a expliqué que chez nous, là-bas, au pays, les hommes vivent comme des bêtes, à qui on apprend seulement deux choses, travailler et obéir. Alors que les hommes doivent vivre libres, sans être esclaves de qui que ce soit, et sans jamais oublier leur devoir. Seulement Simone a oublié tout cela, tu sais comme moi où ça l'a mené. Il a gâché sa vie, et il a amené la honte sur notre famille. Il a fait du mal à Rocco. Simone avait des racines robustes et saines. Seulement les mauvaises herbes les ont très vite étouffées. La trop grande bonté de Rocco est aussi dangereuse que la méchanceté de Simone. Rocco est un sain. Et que peut faire dans ce monde quelqu'un comme lui qui refuse de se défendre. Rocco est toujours prêt à pardonner à tous. On ne doit pas toujours pardonner.

— Si Rocco retourne au pays, moi j'irai avec lui.

 [...] Que crois tu trouver là-bas de différent ? Même chez nous la vie changera pour tous, parce que même chez nous les hommes sont en train d’apprendre que le monde doit changer. Il y en a qui disent que ce monde nouveau ne sera pas meilleur. Moi, je suis sûre du contraire et je sais que ta vie sera plus juste et plus honnête.

Luschino Visconti, Rocco et ses frères (1960)

samedi 28 septembre 2024

Ne parlons plus de moi

Visconti suite (et peut-être fin? Je cale sur  "La Terre Tremble"...) Content d'avoir pu visionner "Rocco et ses frères", à la hauteur de sa réputation (là où "Le guépard" m'avait maintenu à distance)

Dans cette scène, Rocco (Alain Delon) retrouve fortuitement Nadia (Annie Girardot), aux abords d'une gare, tandis que tous deux s'apprêtent à revenir à Milan, après 14 mois d'absence (le premier pour cause de service militaire, la seconde retenue en prison). La plus belle scène du film.

— Tu es fâchée ?

— Pourquoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Excuse-moi. Je ne sais pas. Tu me fais de la peine.

— Quel compliment! ... Fais pas attention, je suis fatiguée. Finalement, c'était pas des vacances marrantes. Et ce qui m'attend non plus!  

— Chacun peut décider de sa vie. Mais faut pas avoir peur. Toi, tu as toujours l'air d'avoir peur. 

— Tu es un drôle de numéro. Mieux vaux que tu me dises plus rien. Tu vois le résultat. 

— Tu veux que je m'en aille ? 

— Tu es bête ! Accompagne-moi à la gare. Mais ne parlons plus de moi. C'est un sujet qui me déprime. A ma place, tu ferais quoi ?

— J'aurais confiance. J'aurais pas peur. J'aurais très confiance. 

— En quoi ?

— Je sais pas. En tout.

— Même en toi ?

— Oui, même en moi.

Luschino Visconti, Rocco et ses frères (1960)

mercredi 18 septembre 2024

Fatigué, vidé, épuisé

Je suis un membre de la vieille classe dirigeante, fatalement compromis avec l'Ancien Régime et attaché à lui par les liens de la décence, sinon de l’affection. J’appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre deux mondes, et mal-à-l’aise dans l’un et dans l’autre, et de plus je suis absolument sans illusion. Qu’est-ce que le Sénat pourrait faire de moi. […] Nous sommes vieux,  très vieux. Depuis plus de 25 siècles nous portons sur nos épaules le poids de superbes civilisations toutes différentes, toutes venues d'ailleurs. Aucune qui soit née de nos cerveaux et de nos mains. […]  Nous sommes fatigués, vidés, épuisés.

Le sommeil... un long sommeil, voilà ce que les Siciliens désirent. Ils haïront toujours qui voudra les réveiller. Même pour leur rapporter des présents merveilleux. [...] Chez nous toute manifestation, même violente, est un désir d'anéantissement. Notre sensualité est un désir d’oubli. Nos coups de fusil, nos coups de couteau, un désir de mort. Notre paresse, la saveur sucrée de nos sorbets, une soif de voluptueuse immobilité, c’est-à-dire encore de mort. […] J’ai dit les Siciliens, j’aurais du dire la Sicile. Cette atmosphère, la violence des paysages, la cruauté du climat et chaque pierre prête à brûler. […] Je ne nie pas que certains Siciliens transportés hors de l’île ne puissent réussir à se réveiller. Mais ils doivent s’en aller très jeunes, après 20 ans c’est trop tard. La peau est déjà du cuir.

Le Guépard, Luchino Visconti (1963)