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mercredi 25 mai 2016

Étant donné un mur, que se passe-t-il derrière? *

Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j’oublie qu’il y a un mur. Je ne sais plus ce qu’il y a derrière ce mur, je ne sais plus qu’il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce que c’est qu’un mur. [...] Le mur n’est plus ce qui délimite et définit le lieu où je vis, ce qui le sépare des autres lieux où les autres vivent, il n’est plus qu’un support pour le tableau.
Mais j’oublie aussi le tableau, je ne le regarde plus, je ne sais plus le regarder. J’ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu’il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j’oublie aussi le tableau. Il y a des tableaux parce qu’il y a des murs. Il faut pouvoir oublier qu’il y a des murs et l’on n’a rien trouvé de mieux pour ça que les tableaux. Les tableaux effacent les murs. Mais les murs tuent les tableaux.

Georges Perec, Espèce d'Espace (1974)

(*) la citation est de Jean Tardieu

mardi 24 mai 2016

Escaliers

On ne pense pas assez aux escaliers.

Rien n'était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n'est plus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d'aujourd'hui.

On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ?

Georges Perec, Espèce d'Espace (1974)

dimanche 20 mars 2016

I need someone to comfort me

Scène lynchienne mémorable pour qui a 'réussi' à regarder the Leftovers, jusqu'à la fin :
Kevin Garvey (joué par Justin Théroux, d'ailleurs vu dans Mulholland drive) interprétant  sur la scène d'un bar "Homeward Bound".


I'm sitting in the railway station.
Got a ticket for my destination.
On a tour of one-night stands my suitcase and guitar in hand.
And every stop is neatly planned for a poet and a one-man band.

Homeward bound,
I wish I was homeward bound,
Home where my thought's escaping,
Home where my music's playing,
Home where my love lies waiting
Silently for me.

Every day's an endless stream
Of cigarettes and magazines.
And each town looks the same to me, the movies and the factories
And every stranger's face I see reminds me that I long to be...

...Homeward bound,
I wish I was homeward bound,
Home where my thought's escaping,
Home where my music's playing,
Home where my love lies waiting
Silently for me.

Tonight I'll sing my songs again,
I'll play the game and pretend.
But all my words come back to me in shades of mediocrity
Like emptiness in harmony I need someone to comfort me.

Simon and Garfunkel - Homeward bound
Parsley, Sage, Rosemary and Thyme (Columbia, 1966)

the Leftovers, Damon Lindelof, Tom Perrotta
(2014, 2015)

mercredi 25 août 2010

35 mètres carrés (Etre ou Avoir, part.2)

Je vous propose un nouvel extrait des Choses de Perec.
Il y est ici question de l'appartement de Jérôme et Sylvie (éternels insatisfaits).

Big up à tous les parisiens habitant un 35m²...

Ce passage reflète le style énumératif et détaillé qu'adopte Perec dans le roman. Il le faut bien: la situation, les pensées et aspirations des protagonistes du roman se traduisent en termes d'objets matériels.

Ils vivaient dans un appartement minuscule et charmant, au plafond bas, qui donnait sur un jardin. Et se souvenant de leur chambre de bonne - un couloir sombre et étroit, surchauffé, aux odeurs tenaces - ils y vécurent d'abord dans une sorte d'ivresse, renouvelée chaque matin par le pépiement des oiseaux. Ils ouvraient les fenêtres, et, pendant de longues minutes, parfaitement heureux, ils regardaient leur cour. La maison était vieille, non point croulante encore, mais vétuste, lézardée. Les couloirs et les escaliers étaient étroits et sales, suintant d'humidité, imprégnés de fumées graisseuses. Mais entre deux grands arbres et cinq jardinets minuscules, de formes irrégulières, pour la plupart à l'abandon, mais riches de gazon rare, de fleurs en pots, de buissons, de statues naïves même, circulait une allée de gros pavés irréguliers, qui donnait au tout un air de campagne. C'était l'un de ces rares endroits à Paris où il pouvait arriver, certains jours d'automne, après la pluie, que montât du sol une odeur, presque puissante, de forêt, d'humus, de feuilles pourrissantes.
Jamais ces charmes ne les lassèrent et ils y demeurèrent toujours aussi spontanément sensibles qu'aux premiers jours, mais il devint évident, après quelques mois d'une trop insouciante allégresse, qu'ils ne sauraient suffire à leur faire oublier les défauts de leur demeure. Habitués à vivre dans des chambres insalubres où ils ne faisaient que dormir, et à passer leurs journées dans des cafés, il leur fallut longtemps avant de s'apercevoir que les fonctions les plus banales de la vie de tous les jours - dormir, manger, lire, bavarder, se laver - exigeaient chacune un espace spécifique, dont l'absence notoire commença dès lors à se faire sentir. Ils se consolèrent de leur mieux, se félicitant de l'excellence du quartier, de la proximité de la rue Mouffetard et du Jardin des Plantes, du calme de la rue, du cachet de leurs plafonds bas, et de la splendeur des arbres et de la cour tout au long des saisons; mais, à l'intérieur, tout commençait à crouler sous l'amoncellement des objets, des meubles, des livres, des assiettes, des paperasses, des bouteilles vides. Une guerre d'usure commençait dont ils ne sortiraient jamais vainqueurs.
[...] Certains jours l'absence d'espace devenait tyrannique. Ils étouffaient. Mais ils avaient beau reculer les limites de leurs deux pièces, abattre des murs, susciter des couloirs, des placards, des dégagements, imaginer des penderies modèles, annexer en rêve les appartements voisins, ils finissaient toujours par se retrouver dans ce qui était leur lot, leur seul lot: trente-cinq mètres carrés


George Perec, Les choses (1965)