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lundi 14 février 2011

Ces secrets de l'abîme

Du 25 janvier au 5 février dernier se jouait à la Maison des Arts de Créteil le "Richard III" monté par la compagnie de l'unijambiste... Cette même compagnie qui avait présenté "Hamlet, Thèmes & Varisations" càd une adaptation de la pièce de Shakespeare, mise en musique par Tepr, Robert le Magnifique et My Dog is Gay, avec des comédiens, certes, mais aussi par interludes Arm, le emcee de Psykick Lyrikah.

La pièce que j'avais pu voir en 2005 était une telle réussite qu'évidemment je me suis précipité pour découvrir cette version de Richard III. Toujours avec Arm, mais cette fois, la musique est signée Olivier Mellano.



A dire vrai, je regretterai presque de n'avoir pas fait l'effort d'aller la voir en région l'an passé tant je voudrais revoir / revivre certaines scènes.

L'une d'elle est le récit par (George, duc de) Clarence, d'un cauchemar qu'il a eu lors d'un de ses nuits de captivité.

Pour re-situer: George, duc de Clarence, enfermé sur ordre de son frère le roi Edouard IV, manipulé par leur troisième frère Richard duc de Gloucester, un poil porté sur le meutre, et avide de pouvoir.

Extrait, en français, puis en anglais, comme j'avais fait la dernière fois. Ca n'est pas ici la traduction de Markowicz, mais celle du fils d'Hugo, donc c'est bien aussi. Car évidemment, avec Shakespeare, la moindre phrase est géniale.


CLARENCE: Oh! j'ai passé une nuit misérable, pleine de rêves si effrayants et de visions si horribles que, foi de chrétien, fût-ce pour acheter un monde d'heureux jours, je ne voudrais pas en traverser une pareille, tant j'ai éprouvé d'épouvantables terreurs.

BRAKENBURY: Quel était votre rêve, milord? Dites-le moi, je vous en prie.

CLARENCE: Il me semblait que j'étais échappé de la Tour et embarqué pour passer en Bourgogne, en compagnie de mon frère Gloucester. Il m'avait engagé à aller de ma cabine sur le pont: là, nous regardions du côté de l'Angleterre, et nous nous rappelions mille mauvais moments que nous avions eus durant les guerres d'York et de Lancastre. Comme nous marchions sur le plancher chancelant du tillac, il m'a semblé que Gloucester faisait un faux pas et tombait, et que, comme je cherchais à le retenir, il me poussait par-dessus le bord au milieu des vagues bouleversées de l'Océan. O Dieu! quelle douleur s'était de se noyer! Quel affreux bruit d'eau dans mes oreilles! Quels spectacles hideux de mort devant mes yeux! Il me semblait voir mille effrayante épaves: des milliers d'hommes que rongeaient les poissons; des lingots d'or, de grandes ancres, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des joyaux sans prix, épars au fond de la mer. Il y en avait dans des têtes de morts, et, dans des pierreries étincelantes qui de leurs regards dérisoires couvaient le fond boueux de l'abîme et narguaient les ossessements dispersés près d'elles.

BRAKENBURY: Aviez-vous donc, au moment de la mort, le loisir de contempler ces secrets de l'abîme?

CLARENCE: Il me semblait l'avoir. Maintes fois je tâchais de rendre l'esprit; mais toujours le flot jaloux refoulait mon âme, l'empêchait de gagner l'espace vide et libre de l'air, et l'étouffait dans ma poitrine pantelante qui crevait presque pour la cracher.

BRAKENBURY: Et vous de nous êtes pas réveillé dans cette cruelle agonie?

CLARENCE: Non! non! Mon rêve se prolongeait au-delà de la vie. Oh! alors la tempête commençait pour mon âme! Je croyais franchir le fleuve mélancolique avec le sinistre batelier dont parlent les poètes, et entrer dans le royaume de l'éternelle nuit. [...] Aussitôt, il m'a semblé qu'une légion d'affreux démons m'environnait, en me hurlant aux oreilles des cris tellement hideux, qu'au bruit je me suis réveillé tout en tremblant, et, pendant quelques temps je n'ai pu m'empêcher de croire que j'étais en enfer tant mon rêve m'avait fait une impression terrible!

BRAKENBURY: Il n'est pas étonnant, milord, qu'il vous ait épouvanté: je suis effrayé moi-même, il me semble, de vous l'entendre raconter.

En anglais, et décasyllabe dans le texte:

CLARENCE
O, I have pass'd a miserable night,
So full of ugly sights, of ghastly dreams,
That, as I am a Christian faithful man,
I would not spend another such a night,
Though 'twere to buy a world of happy days,
So full of dismal terror was the time!

BRAKENBURY
What was your dream? I long to hear you tell it.

CLARENCE
Methoughts that I had broken from the Tower,
And was embark'd to cross to Burgundy;
And, in my company, my brother Gloucester;
Who from my cabin tempted me to walk
Upon the hatches: thence we looked toward England,
And cited up a thousand fearful times,
During the wars of York and Lancaster
That had befall'n us. As we paced along
Upon the giddy footing of the hatches,
Methought that Gloucester stumbled; and, in falling,
Struck me, that thought to stay him, overboard,
Into the tumbling billows of the main.
Lord, Lord! methought, what pain it was to drown!
What dreadful noise of waters in mine ears!
What ugly sights of death within mine eyes!
Methought I saw a thousand fearful wrecks;
Ten thousand men that fishes gnaw'd upon;
Wedges of gold, great anchors, heaps of pearl,
Inestimable stones, unvalued jewels,
All scatter'd in the bottom of the sea:
Some lay in dead men's skulls; and, in those holes
Where eyes did once inhabit, there were crept,
As 'twere in scorn of eyes, reflecting gems,
Which woo'd the slimy bottom of the deep,
And mock'd the dead bones that lay scatter'd by.

BRAKENBURY
Had you such leisure in the time of death
To gaze upon the secrets of the deep?

CLARENCE
Methought I had; and often did I strive
To yield the ghost: but still the envious flood
Kept in my soul, and would not let it forth
To seek the empty, vast and wandering air;
But smother'd it within my panting bulk,
Which almost burst to belch it in the sea.

BRAKENBURY
Awaked you not with this sore agony?

CLARENCE
O, no, my dream was lengthen'd after life;
O, then began the tempest to my soul,
Who pass'd, methought, the melancholy flood,
With that grim ferryman which poets write of,
Unto the kingdom of perpetual night.
[...]
Seize on him, Furies, take him to your torments!'
With that, methoughts, a legion of foul fiends
Environ'd me about, and howled in mine ears
Such hideous cries, that with the very noise
I trembling waked, and for a season after
Could not believe but that I was in hell,
Such terrible impression made the dream.

BRAKENBURY
No marvel, my lord, though it affrighted you;
I promise, I am afraid to hear you tell it.

William Shakespeare - Richard III (1597)

dimanche 14 décembre 2008

Suit the action to the word, the word to the action

Il y a, dans Hamlet, cette scène de la pièce dans la pièce. Hamlet s'apprête à faire jouer devant son oncle (le nouveau Roi) l'histoire du meurtre de son père. "J'ai oüi dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théatre, ont, par l'action seule de la scène, été frappées dans l'âme, au point que sur le champ, elles ont révélé leurs forfaits."
Avant la représentation, il s'adresse aux comédiens, dispense ses recommandations
et donne sa vision du jeu "juste"
(Acte III, Scène 2)

[version française ci-dessous]

Be not too tame neither, but let your own discretion be your tutor: suit the action to the word, the word to the action; with this special observance, that you overstep not the modesty of nature: for any thing so overdone is from the purpose of playing, whose end, both at the first and now, was and is, to hold the mirror up to nature; to show virtue her own feature, scorn her own image, and the very age and body of the time his form and pressure. Now this overdone, or come tardy off, though it make the unskilful laugh, cannot but make the judicious grieve; the censure of the which one must in your allowance overweigh a whole theatre of others. O, there be players that I have seen play, and heard others praise, and that highly, not to speak it profanely, that, neither having the accent of Christians nor the gait of Christian, pagan, nor man, have so strutted and bellowed that I have thought some of nature's journeymen had made men and not made them well, they imitated humanity so abominably.
And let those that play your clowns speak no more than is set down for them; for there be of them that will themselves laugh, to set on some quantity of barren spectators to laugh too; though, in the mean time, some necessary question of the play be then to be considered: that's villanous, and shows a most pitiful ambition in the fool that uses it. Go, make you ready.

S'en suivra la représentation...


William Shakespeare - Hamlet (1602)
Abbey Edwin Austin - The Play Scene in "Hamlet" (1897)

[Version française, selon la traduction d'André Markowicz]

Ne soyez pas trop timorés, laissez votre jugement vous diriger. Faites concorder l'action et la parole, la parole et l'action, avec une attention particulière, celle de ne pas outrepasser la modestie de la nature ; car tout ce qui surjoue ainsi s'éloigne du propos du théâtre, dont la seule fin, du premier jour jusqu'au jour d'aujourd'hui, reste de présenter comme un miroir à la nature ; de montrer son visage à la vertu, sa propre image au ridicule : au corps et à l'âge même du temps, sa forme et son reflet. Mais surjouer ou jouer trop faible, même si cela fait rire les ignorants, ne pourra qu'affliger les hommes de goût, dont l'opinion d'un seul doit avoir plus de poids pour vous que celle d'une salle entière. Oh, j'ai vu jouer des acteurs qui, je le dis sans blasphème, n'avaient ni l'accent, ni l'allure de chrétiens, de païens, d'êtres humains, et qui beuglaient et plastronnaient si fort que je les imaginais créés par je ne sais quels manouvriers de la nature, et créés de travers, tant leur imitation de l'homme était abominable. Et que ceux parmi vous qui jouent les bouffons n'en disent pas plus que leur rôle écrit, car j'en connais qui rient tout seuls pour entraîner le rire de quelques spectateurs pauvres d'esprit au moment même ou telle ou telle question cruciale de la pièce se trouve en jeu. C'est une chose vile qui montre la plus pitoyable des ambitions chez le fou qui s'en sert. Allez vous préparer.

samedi 8 novembre 2008

l'injustice humaine

Un jeudi soir, à la Cartoucherie (théâtre de la Tempête)... J'aime vraiment cet endroit, je vais tâcher d'y retourner plus souvent. Sachant que l'été, c'est encore plus agréable. La dernière fois, c'était pour Oncle Vania (Tchekhov, déjà), cette fois, pour Ivanov: Une pièce que j'aurais sans doute péniblement subie à 15 ans, mais que j'ai suivie ici avec attention, de bout en bout


ANNA rit.
« Les fleurs reviennent à chaque printemps, mais les joies non. » Qui m'a dit cette phrase ? Je ne sais plus, ça va me revenir… Peut-être est-ce Nicolas [Ivanov, ndlr] qui me l'a dite. Elle tend l'oreille. Encore la hulotte qui hulule !

LVOV.
Qu'elle hulule.

ANNA.
Je commence à penser, docteur, que le destin m'a trahie. Il y a beaucoup de gens, qui, comparés à moi, ne sont pas meilleurs, mais qui sont heureux sans avoir rien à payer pour leur bonheur. Moi, j'ai payé pour tout, pour tout sans exception!... Et très cher ! Pourquoi me faire payer, en plus, des intérêts exorbitants ?... Vous êtes si prudent avec moi, si délicat, vous craignez de me dire la vérité ; croyez-vous que j'ignore de quoi je suis malade ? Je le sais parfaitement. D'ailleurs, c'est très ennuyeux d'en parler… En prenant l'accent juif. Je vous demande pardon ! Avez-vous le don de raconter des histoires ?

LVOV.
Je ne suis pas doué pour ça.



ANNA.
Nicolas, lui, a ce don. Ce qui m'étonne, c'est l'injustice humaine : qu'on ne réponde pas à l'amour par l'amour… la vérité payée par le mensonge. Vous pouvez me dire jusqu'à quand mon père et ma mère vont me haïr ? Ils habitent à cinquante kilomètres d'ici, mais jour et nuit, même dans mon sommeil, je sens leur haine. Et puis, d'où vient cette angoisse de Nicolas? Il dit que c'est seulement le soir qu'il ne m'aime pas, quand l'angoisse le prend. Admettons, je peux le comprendre ; mais, imaginez qu'il ne m'aime plus du tout ! Bien sûr, c'est impossible, mais si c'était quand même… Non, non il ne faut surtout pas y penser. Elle chante. « Mon p'tit serin, où t'étais ? » Je me fais des idées, c'est horrible !.. Vous n'avez pas de famille docteur, il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas comprendre…

LVOV.
Vous dites que ça vous étonne… Il s'assoit à côté d'elle. Mais moi, c'est vous qui m'étonnez! Expliquez-moi, que je comprenne comment c'est arrivé… vous, intelligente, honnête, presque une sainte, vous laisser arnaquer avec un tel cynisme, vous laisser traîner dans ce nid de hulotte ? Qu'est-ce qui vous retient ici ? Qu'avez-vous de commun avec cet homme froid, sans âme… bon, laissons votre mari !... Mais qu'avez-vous de commun avec cette grisaille qui vous entoure. Bon Dieu !... Ce fou de comte, cette ruine, qui passe son temps à maronner, comme vous dites ; cet aigrefin de Borkine, escroc parmi les escrocs, avec sa sale gueule… Expliquez-moi pourquoi vous êtes là ? Comment vous vous êtes retrouvée là ?...

ANNA rit.
Lui aussi… avant… il parlait de cette façon… Exactement… Seulement ses yeux sont plus grands ; avant, quand il se mettait à parler avec ardeur, ses yeux brillaient comme des braises… Parlez, parlez encore !...

LVOV.
Je parle dans le vide ! Allez, rentrez à la maison…

ANNA.
Vous dites, Nicolas… gna-gna-gna… et ceci cela… mais… qu'est-ce que vous savez de lui ? Peut-on connaître un homme en six mois ? Docteur, c'est un homme remarquable ; dommage que vous ne l'ayez pas connu il y a deux ou trois ans. Il s'est assombri, il se tait, il ne fait plus rien, mais avant… Quel enchantement !... Je suis tombée amoureuse, un coup de foudre. Elle rit. À peine je l'ai vu et la souricière - clac ! Il m'a dit : suis-moi… Et j'ai tout coupé, vous savez, comme on coupe des feuilles mortes avec des ciseaux… et je l'ai suivi … Maintenant ce n'est plus comme avant… Maintenant il va chez Lébédev pour s'amuser avec d'autres femmes et moi… je suis assise dans le parc à écouter la hulotte hululer…
On entend la crécelle du gardien.
Docteur, vous avez des frères ?

LVOV.
Non.
Anna s'effondre en larmes, sanglote.
Mais qu'est-ce qu'il y a ? Qu'avez-vous ?

ANNA.
Je n'en peux plus, docteur, je vais y aller…

LVOV.
Où ça ?

ANNA.
Là-bas, là où il est… J'y vais… Faites atteler les chevaux. Elle court vers la maison.

LVOV.
Non mais, je refuse de dispenser mes soins dans de pareilles conditions ! Déjà on ne me paye pas, pas un sou, mais en plus on me met l'âme sens dessus dessous ! Non, je refuse ! Ça suffit ! Il rentre dans la maison.

Anton Tchekhov, Ivanov (1887)
Jusqu'au 9 novembre au théâtre de la Tempête