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vendredi 13 juin 2025

Insoutenable liberté

Poursuivons l'énumération précédemment entamée des plaies d'Egypte de notre monde . Notez que je vous épargne l'annonce prophétique (puisque pré-COVID) de "l'inévitable prochaine pandémie de grippe, pour laquelle nous n'étions, tout aussi inévitablement, pas préparés". Venons-en aux GAFAM et à l'usage de nos données. Je ne prétends bien sûr pas vous éveiller au sujet (ne serait-ce que parce qu'il en était déjà question dans ces colonnes en 2015), mais simplement vous soumettre une manière juste, percutante (et douloureuse) de voir les choses

Et qui pourrait croire qu'une telle concentration de pouvoir entre les mains d'une poignée d'entreprises de hautes technologies — sans parler du système de surveillance massive sur lequel leur domination et leurs profits reposaient — puisse servir les intérêts de l'avenir de l'humanité  Qui pourrait sérieusement douter que les outils de ces entreprises puissent un jour devenir autre chose que les moyens les plus.incroyablement efficaces de servir les fins les plus impitoyables ? Et pourtant nous sommes si désarmés face à nos dieux et maîtres technologiques, poursuivit l'homme. Voilà une bonne question, dit-il : Combien de nouveaux opioïdes la Silicon Valley arrivera-t-elle encore à inventer avant que tout soit fini ? À quoi ressemblera l'existence lorsque le système aura réussi à priver les individus de la possibilité de s'opposer à l'idée d'être suivi en permanence, réprimandé et bousculé comme un animal en cage ? Une fois encore, comment un peuple supposément amoureux de la liberté a-t-il pu permettre une chose pareille ? Pourquoi les gens ne se sont-ils pas révoltés contre l'idée même d'un capitalisme de la surveillance ? Soulevés d'effroi face au Big Tech ? Un alien étudiant notre effondrement pourrait bien en arriver à cette conclusion: la liberté était insoutenable pour eux. Ils se préféraient en esclaves.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

jeudi 29 mars 2018

Couper les liens

Des cerfs-volants virgulaient dans un ciel si limpide qu'on pouvait en voir le fond. Certains s'élevaient tellement haut que leur retour paraissait improbable. Mais, inexorablement, la ficelle les ramenait sur la plage où ils trébuchaient, maladroits, pitoyables, en manque d'air. Des nains boursouflés, engoncés dans des anoraks aux couleurs criardes, les tiraient à eux en riant. Marc avait envie de les gifler. Entre leurs mains potelées, les cerfs-volants n'étaient plus alors que des espèces de raies anorexiques à bout de souffle. Les pères de ces mini-cosmonautes arrogants qui piétinaient le sable gris couraient vers eux, grands et cons, et tombaient à genoux, ivres d'eux-mêmes et de leur progéniture devant la dépouille de ces grands oiseaux à présent réduits à des carrés de soie crucifiés sur deux baguettes de bois. Un jour, il faudrait bien inventer le ciseau à couper les ficelles, toutes les ficelles, celles qui nous lient étroitement les uns aux autres et abolir du même coup la loi de la pesanteur.

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)

vendredi 26 janvier 2018

Toute cette liberté

Odette avait envie d'apprendre quelque chose mais elle ne savait pas quoi. L'italien, l'ikebana, le yoga, la danse orientale, la cuisine turque, la chirurgie!... N'importe quoi du moment que ce fût quelque chose de nouveau. Tout ce temps, à présent... C'était comme la traversée d'un long dimanche. Le temps lui appartenait, à elle, rien qu'à elle, elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Cependant, cet immense territoire vierge dont on lui faisait cadeau n'était qu'un gros glaçon flottant sur un océan de vide qui fondait davantage chaque jour. C'était un peu angoissant, elle avait peur de gâcher. Elle n'avait pas l'habitude, c'est encombrant la liberté. Toute sa vie elle avait fait où on lui avait dit de faire, pas uniquement par paresse ou par lâcheté, mais parce qu'elle pensait sincèrement que si l'on prenait la SNCF comme exemple pour organiser son existence, on pouvait faire son chemin, au travail comme à la maison. Ce n'était peut-être pas parfait, mais on n'avait encore rien trouvé de mieux. Il y avait le jour du cinéma, le jour de la promenade au mont Valéricn, du dîner chez les... et c'était bien... Enfin, il lui semblait...

Pascal Garnier, Lune captive dans un œil mort (2009)

vendredi 30 juin 2017

Now I'm awake to the world

"Now I'm awake to the world. I was asleep before. That's how we let it happen. When they slaughtered Congress, we didn't wake up. When they blamed terrorists and suspended the Constitution, we didn't wake up then either. They said it would be temporary. Nothing changes instantaneously. In a gradually heating bathtub, you'd be boiled to death before you knew it."

The Handmaid's Tale
(la série glaçante signée Bruce Miller, adaptée du roman de Margaret Atwood)

samedi 23 juillet 2016

I don't want to fight your war tonight

I don't want to fight your war tonight
Put away all your guns and knives

I am waiting Lorelei

I don't want to see the streets tonight
I am so weary and so tired

I am waiting Lorelei

Violence holds
The scene below

People act out their paces
Go through their places
Burn all the traces

We alone
Carry forth

We are two so despite what you do
Despite what you see
Just don't give up
We're gonna be free

Spain - Lorelei
Carolina (Glitterhouse, 2016)


- -
Un morceau en écoute ici, sur lequel la voix de Josh Haden prend des inflexions que je ne lui connaissais pas... Très bon album, comme toujours, avec Spain.


mardi 8 mars 2016

Belle et douce liberté

Lu aujourd'hui
(journée internationale des droits de la femme)

- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas ma fille?
- C'est vrai, répondit Marguerite, c'est une si belle et douce chose que la liberté.
- Cela veut-il dire que j'enchaîne la vôtre, madame? dit Henry en s'inclinant devant sa femme.
- Non, monsieur ; aussi ce n'est pas moi que je plains mais la condition des femmes en général.

Alexandre Dumas, la Reine Margot (1845)
(conversation entre Catherine de Médicis, le reine Marguerite de Valois aka la reine Margot et Henry de Navarre aka Henri IV)

dimanche 16 novembre 2014

Ça commencera comme ça, par une indiscipline

Dans une chronique intitulée "Chère Fleur Pellerin" (Libération du 14/11), Christine Angot s'adresse à la Ministre de la Culture, qui avait concédé il y a peu "n'[avoir] pas du tout le temps de lire depuis deux ans." Elle y cite de larges passages d'une interview de Marguerite Duras datant de 1985

La prose est belle, Marguerite Duras conjugue sa vision de l'Homme au futur, avec un phrasé me rappelant les affirmations poétiques d'Alexandre dans "La Maman et la Putain"

Je retranscris ici ses propos dans leur intégralité. L'auteure répondait à l'interrogation suivante : "Les hommes ont toujours eu besoin de réponses, même si un jour elles s'avèrent fausses ou seulement provisoires. Alors en l'an 2000, où seront les réponses ?"

"Il n'y aura plus que ça, la demande sera telle qu'il n'y aura plus que des réponses, tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l'homme sera littéralement noyé dans l'information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C'est pas loin du cauchemar.

Il n'y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues... Où sera-t-on ? Tandis qu'on regarde la télévision où est-on ? On n'est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. C'est pas voir vite, c'est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ça ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.

Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C'est à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l'homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même.

Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas seront les héros de l'avenir, c'est très possible. Espérons qu'il y en aura encore.

Je me souviens avoir lu dans le livre d'un auteur allemand de l'entre-deux-guerres, je me souviens du titre, "Le dernier civil", de Ernst Glaeser, ça, j'avais lu ça, que lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en rêver.

Je crois... Je crois que c'est déjà commencé même."


mercredi 5 novembre 2014

L'arrestation de Joseph K.

J'ai dans ces colonnes déjà beaucoup parlé de Kafka et de ce que je trouvais de remarquable dans son oeuvre. Je n'y reviens donc pas, afin de ne vous point lasser.

Court extrait ci-dessous de la première scène "Procès", celle de l'arrestation de Joseph K.


«  [...]l’affaire ne saurait avoir non plus beaucoup d’importance. Je le déduis du fait que je suis accusé sans pouvoir arriver à trouver la moindre faute qu’on puisse me reprocher. Mais, ce n’est encore que secondaire. La question essentielle est de savoir par qui je suis accusé ? Quelle est l’autorité qui dirige le procès ? Êtes-vous fonctionnaires ? Nul de vous ne porte d’uniforme, à moins qu’on ne veuille nommer uniforme ce vêtement – et il montrait celui de Franz – qui est plutôt un simple costume de voyage. Voilà les points que je vous demande d’éclaircir ; je suis persuadé qu’au bout de l’explication nous pourrons prendre l’un de l’autre le plus amical congé. »

Le brigadier reposa la boite d’allumettes sur la table.

« Vous faites, dit-il, une profonde erreur. Ces messieurs que voici et moi, nous ne jouons dans votre affaire qu’un rôle purement accessoire. Nous ne savons même presque rien d’elle. Nous porterions les uniformes les plus en règle que votre affaire n’en serait pas moins mauvaise d’un iota. Je ne puis pas dire, non plus, que vous soyez accusé, ou plutôt je ne sais pas si vous l’êtes. Vous êtes arrêté, c’est exact, je n’en sais pas davantage. Si les inspecteurs vous ont dit autre chose, ce n’était que du bavardage . Mais, bien que je ne réponde pas à vos questions, je puis tout de même vous conseiller de penser un peu moins à nous et de vous surveiller un peu plus. Et puis, ne faites pas tant d’histoires avec votre innocence, cela gâche l’impression plutôt bonne que vous produisez par ailleurs. Ayez aussi plus de retenue dans vos discours ; quand vous n’auriez dit que quelques mots, votre attitude aurait suffi à faire comprendre presque tout ce que vous venez d’expliquer et qui ne plaide d’ailleurs pas en votre faveur. »

Franz Kafka, Le procès (1925)
Orson Welles, Le procès (1962)

samedi 19 avril 2014

La conquête de la liberté

En lisant l'histoire de la chute de l'Empire romain, il est impossible de ne pas s'apercevoir du mal que les chrétiens, si admirables dans le désert, firent à l'État dès qu’ils eurent la puissance. « Quand je pense, dit Montesquieu, à l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m'empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait. – Aucune affaire d'État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage, ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta. »

Montesquieu aurait pu ajouter : Le christianisme perdit les empereurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux Barbares les palais de Constantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ [...] [et ainsi à] l’espérance, amie des opprimés.

Voilà ce que fit le christianisme ; et maintenant, depuis tant d’années, qu’on fait ceux qui l’ont détruit ? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu’ils se disaient : Le riche et le fort m’opprimeront sur la terre ; mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu. Ainsi, hélas ! ils prenaient patience.

Les antagonistes du Christ ont donc dit au pauvre : Tu prends patience jusqu'au jour de justice, il n'y a point de justice ; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance, il n'y a point de vie éternelle ; tu amasses dans un flacon tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter au pied de Dieu à l’heure de ta mort ; il n’y a point de Dieu.

Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes, qu'il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui, et qu'il s’est redressé sur la glèbe avec la force d’un taureau. Il a dit au riche : Toi qui m’opprimes, tu n'es qu’un homme ; et au prêtre : Tu en as menti, toi qui m'as consolé. C’était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.

Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie ; si le pauvre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s’est dit un beau jour : Guerre au riche ! à moi aussi la jouissance ici-bas, puisqu'il n’y en a pas d'autre ! à moi la terre, puisque le ciel est vide ! à moi et à tous, puisque tous sont égaux ! ô raisonneurs sublimes qui l'avez mené là, que lui direz-vous s'il est vaincu ?

Sans doute vous êtes des philanthropes, sans doute vous avez raison pour l'avenir, et le jour viendra où vous serez bénis ; mais pas encore, en vérité, nous ne pouvons pas vous bénir. Lorsque autrefois l’oppresseur disait : À moi la terre ! – À moi le ciel, répondait l’opprimé. À présent que répondra-t-il ?

Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; [...] Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.

Alfred de Musset, La Confession d'un Amant du Siècle (1836)

samedi 30 novembre 2013

I'm still free

Spain se produisait il y a une vingtaine de jours à la flèche d'or.
C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai pu entendre de vive voix le timbre chaleureux de Josh Haden, que ce soit sur ses premières chansons ou sur les plus récentes, telles celle qui suit.

Le concert m'a permis de me remémorer "I'm still free" (parue sur l'album de 2012), puis d'en retrouver les paroles, auxquelles j'avais été sensible à l'époque.

Il faut dire que je suis facilement client de paroles revendiquant la liberté

Say can you see by the dawn's early light
The birds in flight
At such a dizzying height

Our flag still waves in the dusk
Who do you trust?
When love turns to dust
Who do you trust?

I'm still free
I'm still free
And I'll tell the world about it
'Cause I got no doubt about it

I want a love that will bind
All of time
Will you be mine?
Give me a sign

Here's a salute to the old
Stars and stripes
From such a dizzying height
To the morning light

I'm still free
I'm still free
And I'll tell the world about it
'Cause I got no doubt about it

I'm still free
I'm still free
And I'll tell the world about it
'Cause I got no doubt about it

Spain - I'm still free
The Soul of Spain, (Glitterhouse, 2012)

Un nouvel album de Spain devrait voir le jour début 2014.

samedi 6 octobre 2012

Le temps vertigineux

La route du "Week-End" (le film de Jean-Luc Godard) est jalonnée d'étranges rencontres, loufoques et surprenantes. Après Saint-Just, Corrine et Roland croisent Emily Brontë, absorbée dans la contemplation d'une pierre.


" Pauvre caillou... L'architecture, la sculpture, la mosaïque, la joaillerie n'en ont rien fait. Il est du début de la planète, parfois venu d'une autre étoile. Il porte alors sur lui la torsion de l'espace comme stigmate de sa terrible chute. Il est d'avant l'homme. Et l'homme quand il est venu ne l'a pas marqué de l'emprunte de son art ou de son industrie. Il ne l'a pas manufacturé le destinant à un usage vulgaire, luxueux ou historique. Le caillou ne perpétue donc que sa propre mémoire.

Ces mots ne doivent pas tromper. Il va de soi que les minéraux n'ont ni indépendance, ni sensibilité. Et c'est justement pourquoi il faut beaucoup pour les émouvoir : température de chalumeau, par exemple, ou d'arc électrique, tremblement de terre, des spasmes de volcan, sans oublier le temps vertigineux... "

Si la contemplation des grands espaces, de la nature souveraine, ou encore de la voûte céleste appellent communément réflexions métaphysiques, je ne m'étais jusqu'alors jamais arrêté sur un vulgaire caillou... 

*
*     *

En plus d'amener à réfléchir sur le Temps et l'origine du monde, le "caillou" a souvent constitué en philosophie un exemple pratique pour illustrer telle ou telle thèse sur le libre arbitre.


Spinoza, Lettre 58 à Schuller :
« Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre, il faut l’entendre de toute chose singulière (…) parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre tandis qu'elle continue à se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère sans son mouvement que parce qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent "

Pour Spinoza, en effet, la liberté n'est pas un « libre décret » de la volonté, mais la connaissance des causes qui nous déterminent nécessairement. Plus tard, Schopenhaueur reprendra cet exemple dans "Le Monde comme Volonté et Représentation" :

Spinoza dit (épître [58]) qu'une pierre propulsée en l'air par un choc penserait qu'elle vole par un acte de sa propre volonté, si elle était douée de conscience. Je ne fais qu'ajouter à cela que la pierre aurait raison. Le choc est pour elle ce qu'est pour moi le motif, et ce qui apparaît en elle comme cohésion, pesanteur et persistance dans la situation admise ici, est, d'après son essence intime, identique à ce que je reconnais en moi comme volonté, et que la pierre reconnaîtrait aussi comme volonté, encore qu'il faudrait pour cela lui ajouter la connaissance. Spinoza, dans ce passage, avait en vue la nécessité avec laquelle la pierre tombe, et il veut à bon droit la transporter à la nécessité qu'il y a à un acte de la volonté d'une personne singulière. Tandis que moi, à l'inverse, je considère l’essence intime qui seule confère à toute nécessité réelle (c'est-à-dire à tout effet procédant d'une cause), en tant que son présupposé; signification et validité. On nomme cette essence intime caractère chez l’homme et propriété dans la pierre, mais dans les deux cas, elle n'est  qu'une seule et même chose, puisque là où on la connaît immédiatement, on lui donne pour nom VOLONTE, celle-ci ayant dans la pierre un très faible et chez l'homme un très puissant degré de visibilité et d'objectité. Cet élément présent dans l'aspiration de toute chose et qui est identique à notre vouloir, même St Augustin l'a reconnu avec un sentiment juste et je ne puis m'empêcher de citer ici l'expression naïve qu'il a donné à cette affaire : [...] "Si nous étions pierres, flots, vents, flammes ou tout autre chose de cette espèce, sans aucune forme de conscience et de vie, nous ne manquerions pas pour autant d'une sorte d'aspiration. Car dans les mouvements imprimés par la pesanteur s'exprime en quelque sorte l'amour des corps dépourvus de vie, qu'ils tendent vers le bas en vertu de la gravité, ou vers le haut en vertu de leur légèreté".

Jean-Luc Godard, Week-End (1967)
Arthur Schopenhaueur, Le Monde comme volonté et représentation [Livre II, §24] (1819)
SpinozaLettre à Schuller (1674)
Augustin, La Cité de Dieu [livre XI] (413-426)

mardi 7 août 2012

Liberté et obéissance

Comme je le rappelais un peu plus tôt, la deuxième partie du traité théologico-politique de Spinoza se rapporte à l'Etat. Il y discute de son organisation, de ses principes, du Droit, de la place du culte religieux, ceci  pour in fine montrer que "dans un Etat libre il est loisible à chacun de penser ce qu'il veut et de dire ce qu'il pense".

Avant d'en arriver là, Spinoza s'attarde un moment sur la notion liberté, et son lien à l'Etat (fait de lois, et donc d'obligations).

Un sujet de philo des plus fréquents...

Outre que, dans un État Démocratique, l'absurde est moins à craindre, car il est presque impossible que la majorité des hommes unis en un tout, si ce tout est considérable, s'accordent en une absurdité ; cela est peu à craindre en second lieu à raison du fondement et de la fin de la Démocratie qui n'est autre, comme nous l'avons montré, que de soustraire les hommes à la domination absurde de l'Appétit et à les maintenir, autant qu'il est possible, dans les limites de la Raison, pour qu'ils vivent dans la concorde et dans la paix ; ôté ce fondement, tout l'édifice croule. Au seul souverain donc il appartient d'y pourvoir ; aux sujets, comme nous l'avons dit, d'exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit.

Peut-être pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves ; on pense en effet que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire esclavage, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison. Quant à l'action par commandement, c'est-à-dire à l'obéissance, elle ôte bien en quelque manière la liberté, elle ne fait cependant pas sur-le-champ un esclave, c'est la raison déterminante de l'action qui le fait. Si la fin de l'action n'est pas l’utilité de l'agent lui-même, mais de celui qui la commande, alors l'agent est un esclave, inutile à lui-même ; au contraire, dans un État et sous un commandement pour lesquels la loi suprême est le salut de tout le peuple, non de celui qui commande, celui qui obéit en tout au souverain, ne doit pas être dit un esclave inutile à lui-même, mais un sujet. Ainsi cet État est le plus libre, dont les lois sont fondées en droite Raison, car dans cet État  chacun, dès qu'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire vivre de son entier consentement sous la conduite de la Raison. De même encore les enfants, bien que tenus d'obéir aux commandements de leurs parents, ne sont cependant pas des esclaves ; car les commandements des parents ont très grandement égard à l'utilité des enfants. Nous reconnaissons donc une grande différence entre un esclave, un fils et un sujet, qui se définissent ainsi : est esclave qui est tenu d'obéir à des commandements n'ayant égard qu'à l'utilité du maître commandant ; fils, qui fait ce qui lui est utile par le commandement de ses parents ; sujet enfin, qui fait par le commandement du souverain ce qui est utile au bien commun et par conséquent aussi à lui-même.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)

dimanche 29 juillet 2012

Une souveraine liberté de philosopher

Il reste à montrer enfin qu'entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie il n'y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l'ignorer qui connaît le but et le fondement de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents. Le but de la Philosophie est uniquement la vérité ; celui de la Foi, comme nous l'avons abondamment montré, uniquement l'obéissance et la piété. En second lieu, les fondements de la Philosophie sont les notions communes et doivent être tirés de la Nature seule ; ceux de la Foi sont l'histoire et la philologie et doivent être tirés de l'Écriture seule et de la révélation, comme nous l'avons montré au chapitre VII. La Foi donc reconnaît à chacun une souveraine liberté de philosopher ; de telle sorte qu'il peut sans crime penser ce qu'il veut de toutes choses ; elle condamne seulement comme hérétiques et schismatiques ceux qui enseignent des opinions propres à répandre parmi les hommes l'insoumission, la haine, l'esprit combatif et la colère ; elle tient pour fidèles, au contraire, ceux-là seulement qui, dans la mesure où leur Raison a force et comme le leur permettent leurs facultés, répandent la Justice et la Charité.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)


La philo, c'est ma nouvelle passion entre guillemets. Mon approche théorique de la chose s'est longtemps limitée aux leçons dispensées par une prof dépressive en Terminale, à quelques dissertations pour lesquelles il aura fallu construire thèse-antithèse-synthèse agrémentées de citations bien senties (càd vaguement en rapport avec le thème de l'énoncé), et à la lecture avortée d'un ouvrage de Bergson.
En terminale, clairement, je n'étais ni prêt, ni réceptif (je ne rejette donc pas la faute sur le corps professoral).

Un peu plus tard, j'ai lu les "Propos sur le Bonheur" d'Alain, "le Monde de Sophie" sans ses passages narratifs, le "Traité d'Athéologie" de Michel Onfray. Et je remercie C. de Londres d'avoir placé entre mes mains "la puissance d'exister" du même auteur (dont je crains d'ailleurs depuis peu qu'il ne tourne mal) puis "Sphères" de Peter Sloterdijk.

L'avantage, avec la philosophie, c'est que les écrits sont toujours très référencés, puisqu'ils viennent forcément confirmer / compléter / contredire / dépasser l'existant. Donc, forcément, on remonte très vite à Nietzsche, Schopenhauer, Kant, aux Empiristes... Pas très envie d'aller au-delà, mais peut-être quand même qu'un jour, j'irai voir du côté de Platon, sans oublier les philosophies asiatiques.
L'inconvénient pour ce blog, c'est qu'aussi impressionnant qu'un ouvrage ait été, il est difficile de trouver des passages concis qui lui rendent grâce.

Ainsi, le passage sus cité constitue un parachèvement  de ce qui l'aura précédé, et l'intérêt se sera d'avantage situé dans les démonstrations.

Dans ce Traité, Spinoza poursuit l'objectif de montrer que la libre pensée et sa libre expression sont pleinement compatibles avec la Religion et l'Etat. Pour démontrer la première partie de son propos, il s'appuie donc sur une étude critique de l'Ecriture (surtout l'Ancien Testament). Cette démarche est à l'époque novatrice, et à cet égard intéressante en soi. Spinoza met à jour notamment certaines incohérences, voire contradictions (résultant du grand nombre de rédacteurs, étalés sur près de 2000 ans), montre que certains livres ne sont pas authentiques, explique dans quelle mesure la langue hébraïque a pu introduire des biais dans son interprétation et enfin que beaucoup d'images et scènes ont été ajoutées pour "la compréhension du vulgaire".
Conclusion, que je vulgarise à mon tour: il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, le coeur éthique du message (lui, non altéré: justice et charité) n'interdit pas de philosopher librement, et seules les actions (et non les propos) permettent de juger la foi de quelqu'un. 

dimanche 15 juillet 2012

ils combattent pour leur servitude

"nul moyen de gouverner la multitude n’est plus efficace que la superstition". Par où il arrive qu’on l’induit aisément, sous couleur de religion, tantôt à adorer les rois comme des dieux, tantôt à les exécrer et à les détester comme un fléau commun du genre humain.

Pour éviter ce mal, on s’est appliqué avec le plus grand soin à entourer la religion, vraie ou fausse, d’un culte et d’un appareil propre à lui donner dans l’opinion plus de poids qu'à tout autre mobile et à en faire pour toutes les âmes l’objet du plus scrupuleux et plus constant respect. [...]

Mais si le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser, afin qu'ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut, et croient non pas honteux, mais honorable au plus haut point de répandre leur sang et leur vie pour satisfaire la vanité d’un seul homme, on ne peut, en revanche, rien concevoir ni tenter de plus fâcheux dans une libre république, puisqu'il est entièrement contraire à la liberté commune que le libre jugement propre soit asservi aux préjugés ou subisse aucune contrainte.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)

mercredi 13 juillet 2011

I've got life

I ain't got no home, Ain't got no shoes
Ain't got no money, Ain't got no class
Ain't got no skirts, Ain't got no sweater
Ain't got no perfume Ain't got no bed
Ain't got no mind,

Ain't got no mother Ain't got no culture
Ain't got no friends, Aint got no schoolin'
Ain't got no love, Ain't got no name
Ain't got no ticket, Ain't got no token
Ain't got no god

and what have I got?
why am I alive anyway?
yeah what have I got
nobody can take away?...

Got my hair. Got my head
Got my brains, Got my ears
Got my eyes, Got my nose
Got my mouth, I got my smile

I got my tongue, Got my chin
Got my neck, Got my boobies
Got my heart, Got my soul
Got my back, I got my sex

I got my arms, got my hands, got my fingers,
got my legs, got my feet, got my toes,
got my liver, got my blood..

I've got life,
I've got my freedom
I've got life
and I am gonna keep it
I've got life
and nobody's gonna take it away
I've got life!

Nina Simone, Ain't Got no / I've Got Life
single (RCA, 1968)

Vous saurez facliement trouver la version de Nina Simone sur youtube...
Moi qui aime le DIY et les miaulements de folkeuse, j'ai un faible pour celle du Volume Courbe.
[lien]

Le Volume Courbe - I killed my best friend
(Honest Jon's record, 2006)


vendredi 15 avril 2011

Une pratique de résistance



Courant Mars, j'écrivais:

Depuis ce début d'année, le monde arabe nous montre que la Révolution est possible: Il est possible pour un peuple de renverser un régime autoritaire en place. Je m'empresse d'ajouter: "Encore aujourd'hui" (car tout de même, j'ai eu des cours d'Histoire à l'école).
Cela tend à donner raison à Etienne de la Boétie et à son "Discours de la Servitude Volontaire" (1581). Rappelons que son idée maîtresse est que si un peuple souffre de la domination d'un tyran, c'est d'abord parce qu'il y consent.
Je prendrai le temps prochainement de revenir sur ce raccourci et d'approfondir ce texte... Car enfin, il semble bien que les rebelles libyens, aussi déterminés soient-ils, se seraient fait ratatiner, sans aide extérieure.

Il me semble en effet qu'on fait dire à ce texte du XVIème siècle plus que ce qu'il ne contient en réalité. Quand on s'arrête aux premières phrases du "Discours", ou qu'on ne retient que ce qu'on nous en dit, on se fait une fausse idée du texte.

Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire.

On a évidemment envie de relever le fait qu'un tyran est rarement seul.

Si je lis Michel Onfray, qui se sert du texte pour étayer sa conception de la politique, qui passe par une (louable) "pratique de résistance" :

Que faire? Relire La Boétie et réactiver ses thèses majeures: le pouvoir n'existe, on l'a dit, qu'avec le consentement de ceux sur lesquels il s'exerce. Si ce consentement fait défaut? Le pouvoir n'a pas lieu, il perd prise. Car le colosse aux pieds d'argile tient ses pieds du seul assentiment du peuple exploité. Phrase sublime: Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres, écrit l'ami de Michel de Montaigne.


En Tunisie, au Maroc et en Egypte, il y a eu le soulèvement du peuple, sa cohésion et son organisation, son courage (puisque quand même globalement, il fallait être prêt à mourir)... Il y a aussi eu l'attitude déterminante (d'une partie) de l'armée ou de la police qui à un moment s'est montrée conciliante avec le peuple, ou a refusé le bain de sang.



A Mesure qu'Etienne de la Boétie suit le fil de ses idées, il finit enfin par évoquer le nombre des dominants.

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui, comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices, non certes pour réorganiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

Je passe sur le fait que l'auteur commence par minimiser le pouvoir de coercition des forces armées. Il y a de toute façon là un biais introduit par l'époque lointaine à laquelle furent écrites ces lignes.

Quoiqu'il en soit, d'un rapport initial "1 oppresseur VS un peuple d'opprimés", on arrive finalement à un quasi équilibre 50/50: 1 tyran, 4 ou 5 "lieutenants" zélés et de la même engeance, puis une imposante pyramide hiérarchisée de personnes qui collaborent par confort / lâcheté / intérêt.

Et la phrase mise en exergue par Onfray ("Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres") s'adresse d'abord à cette première catégorie. Pas à celle qui, sans servir, n'en est pas moins écrasée et démunie par un régime en place. Pour elle, le renversement d'une domination est moins trivial.


S'agissant de dominations plus subtiles ou rampantes, ou de ce qu'Onfray appelle les micro-fascismes, chacun peut néanmoins se fixer une règle:

[Refuser] de se transformer en courroie de transmission de la négativité.

C'est le début de la "micro-résistance".


Etienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire (1581)
Michel Onfray, la Puissance d'exister (2006)

jeudi 28 octobre 2010

liberté perdue (2)



Dans la nature, les animaux n'ont pas le temps de s'ennuyer. Ne pas mourir, se défendre, se cacher, se protéger et se nourrir exige une grande vigilance, de la promptitude, de la ruse, un sens de la prévision, toutes sortes de qualités que les animaux doivent déployer dès leur plus jeune âge et qui occupent entièrement leurs journées. Mais en captivité, l'éventail des activités possibles se réduit de manière drastique. Un ours qui passe habituellement huit heures par jour à chercher sa nourriture mettra dix minutes à finir sa gamelle. Le reste du temps, il n'a rien à faire, sa cage est ronde alors il tourne en rond, il prend des gestes stéréotypés, il s'ennuie, si on ne veut pas qu'il dépérisse, il faut lui trouver quelque chose à faire.

[...] Le jeudi après-midi, plus encore que les autres jours, vous vous ennuyez. L'ennui est pire que tout, pire que la mort.

Dans la nature, le bien-être coïncide avec un éphémère moment de satisfaction qui pourrait ressembler, si on cherchait à trouver des équivalents humains pour le qualifier, à la réalisation provisoire d'un objectif, conserver sa propre vie. Mais dans un zoo, les objectifs manquent. Tout captif doit, pour survivre à l'absurdité de son existence, s'inventer des objectifs précis et dépenser toute son énergie à leur réalisation. Il est important, dans cette perspective, qu'il se fixe des buts extrêmements difficiles mais pas impossibles à atteindre. La conservation du captif dans un état physique et moral satisfaisant est fonction de sa capacité à se projeter dans l'avenir.

Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël? (2010)

Olivia Rosenthal sera dans l'invitée de Livres et Vous, l'émission littéraire de Radio Campus Paris, Samedi, à 19h
(comme quoi, le monde est bien fait)

mercredi 27 octobre 2010

liberté perdue (1)

J'en viens donc à ce fameux roman, "Que font les rennes après Noël?" que je cite de manière annexe depuis quelques temps.
J'ai acheté le livre lors de mes dernières vacances, c'était la première fois qu'une critique littéraire (lue dans Le Canard Enchaîné) me donnait suffisamment envie pour passer à l'acte, qui plus est, au prix fort (càd pas au format poche).

Le thème de ce roman est la nécessaire émancipation que chacun doit réaliser pour se construire et s'affranchir du modèle façonné par son éducation. L'auteure établit d'incessants parallèles entre cette trajectoire et la situation d'animaux élevés par l'Homme (que la finalité soit scientifique, alimentaire, ou touristique).

L'histoire commence jeune:

Durant les toutes premières années de votre existence, malgré votre docilité et la parfaite régularité de votre crâne, vous avez tendance à mettre votre vie en danger en secouant violemment votre berceau ou en hurlant avec véhémence. De cette période, où vous vous manifestez avec une liberté qui s'est perdue par la suite, vous ne gardez aucun souvenir.

[...]

Vous avez besoin de vos parents, vous pouvez mourir en dormant, en avalant de travers, en mettant les doigts dans les prises, en renversant une bassine d'eau chaude, en manipulant des objets contondants, en basculant par une fenêtre ouverte, en tombant dans une piscine, vous êtes en péril, on doit jour et nuit veiller sur vous, les accidents sont si vite arrivés, vous êtes sous la surveillance attentive de vos parents.

[...]

Enfant, vous ne vous demandez pas quel métier vous ferez, quelle vie vous mènerez, dans quel lieu vous habiterez, quels amis vous aurez, à quel âge vous mourrez, quels amoureux vous éconduirez, votre mère vous tient lieu de vie, de métier, d'ami, d'amoureux, et de tout le reste.

[...]

Dans les premières années de votre vie, vous pensez que vous êtes la propriété de votre mère. Parfois, vous le regrettez.

Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël? (2010)

vendredi 26 mars 2010

But with your mind



There’s a dream that I see, I pray it can be
Look cross the land, shake this land
A wish or a command
I Dream that I see, don’t kill it, it’s free
You’re just a man, you get what you can

We all do what we can
So we can do just one more thing
We can all be free
Maybe not in words
Maybe not with a look
But with your mind

Listen to me, don’t walk that street
There’s always an end to it
Come and be free, you know who I am
We’re just living people

We won’t have a thing
So we’ve got nothing to lose
We can all be free
Maybe not with words
Maybe not with a look
But with your mind

You’ve got to choose a wish or command
At the turn of the tide, is withering thee
Remember one thing, the dream you can see
Pray to be, shake this land

We all do what we can
So we can do just one more thing
We won’t have a thing
So we’ve got nothing to lose
We can all be free
Maybe not with words
Maybe not with a look
But with your mind


Cat Power - Maybe not
You Are free (Matador, 2003)

vendredi 16 octobre 2009

De la prévention du crime potentiel

Dernier extrait de 1984.
Après celui consacré au "langage", un autre, à portée plus politique.

L'un des aspects de ce texte est encore très actuel (cf. débats sur le déterminisme génétique ou la prévention de la récidive)





A Party member lives from birth to death under the eye of the Thought Police. Even when he is alone he can never be sure that he is alone. Wherever he may be, asleep or awake, working or resting, in his bath or in bed, he can be inspected without warning and without knowing that he is being inspected. Nothing that he does is indifferent. His friendships, his relaxations, his behaviour towards his wife and children, the expression of his face when he is alone, the words he mutters in sleep, even the characteristic movements of his body, are all jealously scrutinized. Not only any actual misdemeanour, but any eccentricity, however small, any change of habits, any nervous mannerism that could possibly be the symptom of an inner struggle, is certain to be detected. He has no freedom of choice in any direction whatever. On the other hand his actions are not regulated by law or by any clearly formulated code of behaviour. In Oceania there is no law. Thoughts and actions which, when detected, mean certain death are not formally forbidden, and the endless purges, arrests, tortures, imprisonments, and vaporizations are not inflicted as punishment for crimes which have actually been committed, but are merely the wiping-out of persons who might perhaps commit a crime at some time in the future.


George Orwell, 1984
(1950)

Voir aussi Minority Report