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dimanche 5 juin 2011

Sinon, impossibe de survivre

Dernier extrait du roman de Murakami...
Pour lire les précédents textes, suivez le tag, et pour en connaître d'avantage sur l'intrigue que je n'ai pas même abordé ici, lisez le livre.

Quand je revins à moi, un sentiment d'impuissance, paisible et silencieux, emplissait la pièce comme de l'eau stagnante. Pour me défaire un peu de cette sensation, j'allai à la salle de bains, pris une douche en sifflotant Red Clay, bus une bière debout dans la cuisine. Puis je fermai les yeux, comptai de un à dix en espagnol, criai: "Terminé!", claquai dans mes mains, et le sentiment d'impuissance disparut comme emporté par le vent. C'était ma formule magique personnelle. Les gens qui vivent seuls finissent par acquérir sans s'en rendre compte de nombreux pouvoirs. Sinon, impossibe de survivre.

Haruki Murakami, Danse, danse, danse (1988)

mercredi 1 juin 2011

à peine une vie

Tous les êtres humains connaissent une apogée à un moment donné. Une fois qu'ils l'ont atteinte, ils ne font plus que redescendre. On n'y peut rien. Et on ne peut pas savoir non plus à quel endroit de sa vie se trouve cette apogée. On se dit que ça devrait aller encore un moment, et tout à coup, on se retrouve au niveau de la ligne de flottaison. Personne ne peut savoir. Certains atteignent leur apogée à l'âge de douze ans, et après mènent des vies sans éclat. D'autres continuent de grimper jusqu'à leur mort. D'autres encore meurent au moment de leur apogée. Beaucoup de poètes ou d'écrivains sont des malades chétifs, et meurent avant trente ans parce qu'ils ont grimpé trop vite. Mais Pablo Picasso a continué à peindre des tableaux plein de force jusqu'à plus de quatre-vingts ans, et est mort paisiblement. Jusqu'à la fin, on ne peut pas savoir.
Et moi? Je me demandais...
J'avais beau regarder en arrière, je ne voyais rien dans une vie qui ressemblât à un sommet. Ca me paraissait à peine être une vie. Il y avait bien quelques ondulations de terrain çà et là, des montées et des descentes. Mais c'était tout. Je n'avais rien fait. Je n'avais rien créé. J'avais aimé et j'avais été aimé. Mais il n'en restait rien. Le paysage était étrangement plat.

Haruki Murakami, Danse, danse, danse (1988)



Pablo Picasso, Le Pichet noir et la Tête de Mort (1946)

mardi 24 mai 2011

Mon corps s'était dissous dans les ténèbres

Quand pour la dernière fois vous êtes-vous senti plongé dans les "ténèbres"?

Les ténèbres étaient d'une densité terrifiante.
Impossible de discerner le moindre contour dans cette muraille d'encre. Je ne voyais pas mon propre corps. Il était difficile d'imaginer qu'il pût y avoir quoi que ce fût derrière ce néant noir.
Dans des ténèbres aussi totales, on ne peut envisager sa propre existence autrement que comme un pur concept. Mon corps s'était dissous dans les ténèbres, et ce concept de "moi" sans substance flottait dans l'air comme un ectoplasme. Libéré de mon corps physique mais sans nouveau lieu où m'incarner, j'errais dans un univers de néant, sur l'étrange frontière entre rêve et réalité.
Je restai un moment figé sur place. Privé de mes sens habituels, je me sentais paralysé. Brusquement plongé au fond de l'océan. J'essayai d'adapter un peu ma vision à l'obscurité, en vain. Les ténèbres auxquelles les yeux s'habituent ne sont pas de vraies ténèbres. Ici, j'avais à faire à des ténèbres totales, sans le moindre interstice lumineux, comme d'innombrables couches de peinture noire.

Danse, danse, danse - Haruki Murakami (1988)

mercredi 18 mai 2011

Sourire n°16

A la réception de l'hôtel du Dauphin.

- Excusez-moi. Attendez un instant, dit-elle, puis elle disparut dans le fond.
Au bout de trente secondes elle revint accompagnée d'un quadragénaire en vêtements noirs. A vie de nez, il avait l'air d'un professionnel de l'hôtellerie. J'ai déjà rencontré plusieurs fois ce genre de personnages au cours de mon travail. Ce sont des gens étranges, qui en général sourient toujours, et ont à leur disposition une panoplie d'environ vingt-cinq sourires différents, en fonction des circonstances. Du sourire froid et poli au sourire de satisfaction réprimé. Cette gradation de sourire est numérotée de 1 à 25. Et ils les choisissent comme d'autres les clubs de golf, selon la circonstance. Voilà le genre d'homme que c'était.
- Bienvenue, monsieur, dit-il en inclinant poliment la tête et en m'adressant un sourire moyen.
Mes vêtements ne semblèrent pas lui faire très bonne impression, et son sourire baissa d'au moins trois degrés.

Danse, danse, danse - Haruki Murakami (1988)

dimanche 27 juin 2010

Ils ne savaient rien de la vie

Après un premier extrait dans lequel le regard du narrateur était resté posé sur un couple au volant d'une voiture à un feu de circulation, voilà que l'image lui revient, à un moment où il aurait finalement bien d'autres choses dont se soucier.
Suite...

Le gouffre me parut encore plus profond que dans mon souvenir. Je fourrai la lampe électrique dans ma poche et commençai à descendre. Les échelons étaient humides, comme la dernière fois, et, si je ne faisais pas attention, je risquais de faire un faux pas. Tout en descendant, je pensais à la musique de Duran Duran, et au couple de la Skyline Nissan. Ils ne savaient rien de la vie, ces deux-là. Moi j'étais en train de descendre au fond des ténèbres avec une lampe de poche et un grand couteau, en essayant de supporter ma douleur au ventre. Et eux, tout ce qu'ils avaient en tête, c'était les chiffres du compteur de vitesse, un avant-goût de sexe, des souvenirs, des chansons de variété insipides qui montaient ou descendaient au hit parade. Evidemment, je ne pouvais pas leur reprocher ça, mais ils ne savaient pas, c'est tout.

Moi-même, si je n'avais rien su, je m'en serais tiré en évitant ce genre de singeries. J'essayais de m'imaginer, moi, au volant de la Skyline, avec la femme à côté de moi, écoutant Duran Duran tout en traversant à toute allure la ville dans la nuit. Je me demandais si cette fille enlevait les deux fins bracelet d'argent qu'elle avait au poignet gauche quand elle faisait l'amour. Ce serait mieux qu'elle ne les enlève pas, pensai-je. Même entièrement déshabillé, elle devait garder ces deux bracelets au poignet comme s'ils faisaient parti de son corps.


La fin des temps, Haruki Murakami (1985)

jeudi 24 juin 2010

un genre de beauté qu'on trouve partout

Il y a peu, j'ai lu un livre sur la couverture duquel était dessinée une licorne.
Oui, je sais, c'est dingue.

Les deux mains posées sur le volant, en attendant que le feu passe au vert, je bâillai très fort. Juste devant ma voiture était arrêté un énorme camion chargé de liasses de papier empilées jusqu'au ciel sur sa plate-forme. Sur ma droite se trouvait un jeune couple dans une Skyline modèle sport. Je ne sais s'ils étaient en route pour une virée nocturne ou en revenaient, mais ils avaient l'air de s'ennuyer passablement. La femme, dont le bras gauche, chargé de deux bracelets en argent, était appuyé à la fenêtre, jeta un coup d'oeil dans ma direction. Ce n'est pas que je l'intéressais particulièrement, mais, comme elle n'avait strictement rien d'autre à regarder, elle me regardait, moi. Pour elle c'était pareil: l'enseigne Chez Denise, les panneaux de circulation, ou ma tête. Je lui rendis son regard. Elle était plutôt belle, mais d'un genre de beauté qu'on trouve partout. Je l'aurais bien vue par exemple jouer le rôle de la meilleure amie de l'héroïne dans un feuilleton télé, celle qui va boire un thé dans un troquet avec elle, et lui dit: "Qu'est-ce qui se passe, ma chérie, tu n'as pas l'air en forme ces temps-ci". Elle n'apparaît généralement qu'une seule fois et, dès que son visage a disparu de l'écran, on oublie complètement à quoi elle ressemblait. Le feu passa au vert et, pendant que le camion devant moi redémarrait péniblement, la Skyline blanche disparut de ma vue en même temps que la musique de Duran Duran que diffusait la stéréo, en soulevant un nuage de gaz d'échappement.

C'est ce qu'on appelle "bloquer".
Tout au long du roman, cette image reviendra à plusieurs reprise à l'esprit du narrateur, comme l'illustrera le prochain extrait.

La fin des temps, Haruki Murakami (1985)