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lundi 11 août 2014

Les mots sont de la même substance que les images

C'était il y a un moment maintenant, j'avais réussi à profiter d'un déplacement professionnel à Bruxelles pour visiter le musée René Magritte. Sur le plan esthétique, son oeuvre ne m'a jamais vraiment séduit, néanmoins il faut reconnaître que ses tableaux posent souvent des questions intéressantes.

Sur l'un des murs, figuraient l'article suivant, intitulé "Les Mots et les Images" que je reproduis (et mets en page) ici.
Etant à l'époque en pleine lecture kantienne, la proposition "Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qu'il représente" m'a donc immédiatement parlé, et je me suis dit que Magritte était un de ces artistes qui avaient conscience de la Chose en Soi (comme dit Kant) - ou des Idées (comme dit Platon), versus leur représentation (ou "phénomène", ou "réalité sensible")




Un objet ne tient pas tellement à son nom qu'on ne puisse lui un autre qui lui convienne mieux :
Il y a des objets qui se passent de nom :
Un mot ne sert parfois qu'à se désigner soi-même :
Un objet rencontre son image, un objet rencontre son nom. Il arrive que l'image et le nom de cet objet se rencontrent :
Parfois le nom d'un objet tient lieu d'une image :
Un mot peut prendre la place d'un objet dans la réalité :
Une image peut prendre la place d'un mot dans une proposition :
Un objet fait supposer qu'il y en a d'autres derrière lui :
Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qu'il représente :
Les mots qui servent à désigner deux objets différents ne montrent pas ce qui peut séparer ces objets l'un de l'autre :
Dans un tableau, les mots sont de la même substance que les images :
On voit autrement les images et les mots dans un tableau :
Une forme quelconque peut remplacer l'image d'un objet :
Un objet ne fait jamais le même office que son nom ou que son image :
Or, les contours visibles des objets, dans la réalité, se touchent comme s'ils formaient une mosaïque:
Les figures vagues ont une signification aussi nécessaire aussi parfaites que les précises :
Parfois, les noms écrits dans un tableau désignent des choses précises, et les images des choses vagues :
Ou bien le contraire :

René Magritte, Les Mots et les Images,
dans "La Révolution surréaliste", n°12, Décembre 1929

mercredi 21 octobre 2009

Paint it Pink (2)

Suite de l'article rose du même nom. La première partie regroupait tout un tas de pochettes d'albums, dont certaines d'ailleurs m'ont été suggérées par la suite (allez voir!). Pourtant je mentionnais une omission volontaire, que je présentais comme étant LA pochette rose... Il s'agissait de celle illustrant La Grande Musique, des Little Rabbits:



On y voit l'une des oeuvres de l'artiste contemporain Joël Hubaut. L'oeuvre première est en effet l'installation, tandis que la photographie sert à en fixer la mémoire. D'un tel dispositif, Joël Hubaut tire en général plusieurs clichés, qu'il annote par la suite. En voici deux de la série "Rose", dont l'image ci-dessus dans son format original et sous sa forme finale.





Je vous encourage à cliquer pour agrandir ces photos et en observer les détails. Le format de ce blog me fait préférer pour la suite de cet article les photos prises horizontalement.

Car oui, il y a une suite.













...
Mais alors, quel est le propos?

"Par le monochrome, je peux faire glisser une métaphore de la pensée unique primaire que je montre du doigt, [sans faire] de dénonciation! je ne propose pas de révolution, je pointe juste le phénomène! C’est important tout de même! On peut observer aussi que par la multiplicité des signaux et des codes que je rapporte et que je peux intégrer dans chaque couleur, le grouillement est tel que chaque ensemble ne peut pas être totalement monochromique et harmonieux, y’a forcément une erreur, une disjonction quelque part. Il ne peut pas y avoir de pensée totalement unique dans mes assemblages d’apparence ultra radicale monochromique. C’est impossible. Je mêle trop d'éléments incompatibles ensemble. Dans les analogies et les métaphores, j’insiste juste sur le fait que même enrôlé, embrigadé, soumis à la pureté excessive imposée, les failles sont potentiellement innombrables encore pour perturber les programmes de couleur unique, et on les aura, toujours ! Le lavage de cerveau fait vraiment des ravages mais rien n’est absolu! Ca n’peut pas être toujours tout jaune ou tout bleu ou tout vert évidemment. On peut vouloir nous plier, nous coucher à terre, nous humilier, nous faire ramper, quand on a décidé d’être en état d’éveil, on peut résister à la norme imposée, l’histoire le prouve! Même si le contexte est une déception pure, j’ai cette approche positive et dans ce sens, mes monochromes sont des anti-monochromes, des anti-pensées uniques bien sûr! Au premier degré mes monochromes pourraient désigner d’hypothétiques mondes totalitaires qui ne seraient constitués que d’une couleur, mais je ne fais pas un rédactionnel pour un dictionnaire, c’est pas une démonstration. J’ai trop d’incohérences et de doutes dans mon planning aléatoire pour rester empêtré dans ce petit système. La couleur, c’est juste un outil, une machinerie pour déclencher une dérive d’expériences parce que j’aime la vie. Je parle de la couleur discriminante bien sûr, mais ça doit dépasser largement cette problématique. Tout est fuyant, la cohérence interne n’est qu’apparence, évidement, je travaille cette histoire de territoire de la pensée unique mais en même temps je me débine ailleurs et je ne sais pas trop où!!!! je sais que ça semble dire «quand c’est rouge, c’est rouge».vous le voyez, effectivement, ça paraît rouge mais en fait tout ce rouge n’est pas si rouge que ça et plus vous pénétrez dans cette suspicion à propos du rouge et plus vous voyez que le rouge n’est finalement pas rouge du tout alors qu’il n’y a pourtant en fait réellement que du rouge. Quel vertige! Ce serait trop simple de ne voir que ce qu’on pense voir?
On se rapproche là de la pipe: attention, ce qu’on voit n’est pas ce qu’on voit, ce qu’on lit n’est pas ce qu’on lit et ce qu’on dit n’est pas forcément ce qu’on dit."

à suivre...
(dans la troisème partie de cet article)

the Little Rabbits, La Grande Musique (barclay, 2002)
Le site de Joël Hubaut (dont est extraite l'interview ci-dessus)
http://joelhubaut.jujuart.com/




Magritte, La trahison des images (1929)

jeudi 2 avril 2009

Je ne t'ai jamais dit, mais nous sommes immortels

Lorsque les premières chansons de l'album de Dominique A. ont été divulguées, j'ai tout de suite été touché par l'une d'elle : 'Immortels'.


Je ne t'ai jamais dit, mais nous sommes immortels
pourquoi es tu partie, avant que je te l'apprenne
le savais-tu déjà, avais-tu deviné
que des dieux se cachaient sous nos faces avinées?

[...]

As-tu pensé parfois que rien ne finirait?


Après tout, il a ici été tant de fois question de la Mort, qu'il paraît beau de prétendre à l'Immortalité, de la décréter, pour deux, dans le contexte d'une existence somme toute bien terrestre.

Aujourd'hui, j'écoute l'album en entier. C'est la première fois depuis 'Remué', que j'apprécie un album de Dominique A dans son intégralité. Musicalement, il a été enregistré dans les mêmes conditions que La Fossette.
Seul.
Avec seize ans d'expérience musicale en plus.


Piste 4. On avait posé la question, un peu plus tôt dans ce blog : Do you exist?
Dans un même ordre d'idée, Dominique A. demande, plus directement : Qui es-tu?


C'est un matin heureux
Un jour tout alangui
Je me retourne dans le lit
Je te regarde dans les yeux
Mais qui es-tu?
Mais qui es-tu?
...

C'est dans la ville aussi
C'est en nous promenant tous les deux
Tu ne dis rien et tu souris
Ca me vient soudain, c'est curieux
Mais qui es-tu?
Mais qui es-tu?
...

Hier, je t'ai vue
Tu étais loin dans tes pensées
Et j'ai vu, quand je t'ai touchée,
Tes yeux et j'ai presque entendu :
Mais qui es tu?
Mais qui es-tu?
Mais qui es-tu?
...


Dominique A sera bientôt en session et interview sur Radio Campus Paris. J'enregistre Mardi. D'ici là, n'hésitez pas à me faire part d'éventuelles questions que vous souhaiteriez que je lui pose!

Dominique A - Immortels / Qui es-tu?
La musique (cinq7, 2009)
www.myspace.com/dominiquea

Magritte, Les Amants (1928)

samedi 24 mai 2008

having the desire to remember

Alors qu'Islands évoquait
la disparition subite - et salvatrice -
du désir de se souvenir,
Tamina, héroïne centrale d'une des variations de Kundera
sur
le rire et l'oubli, veut se souvenir.


Depuis quelque temps, elle était désespérée parce que le passé était de plus en plus pâle. Elle n'avait de son mari que la photographie de son passeport, toutes les autres photos étaient restées à Prague dans l'appartement confisqué. Elle regardait cette pauvre image tamponnée, écornée, où son mari était pris de face (comme un criminel photographié par l'Identité Judiciaire) et n'était guère ressemblant. Chaque jour elle se livrait devant cette photographie à une sorte d'exercice spirituel : elle s'efforçait d'imaginer son mari de profil, puis de demi-profil, puis de trois quarts. Elle faisait revivre la ligne de son nez, de son menton, et elle constatait chaque jour avec effroi que le croquis imaginaire présentait de nouveaux points discutables où la mémoire qui dessinait avait ses doutes. [...]
Elle avait donc mis au point une technique particulière de remémoration. Quand elle était assise en face d'un homme, elle se servait de sa tête comme d'un matériau à sculter : elle la regardait fixement et elle refaisait en pensée le modelé du visage, elle lui donnait une teinte plus sobre, y plaçait les tâches de rousseur et les verrues, rapetissait les oreilles, colorait les yeux en bleu.
Mais tous ces efforts ne faisaient que démontrer que l'image de son mari se dérobait irrévocablement. Au début de leur liaison, il lui avait demandé (il avait dix ans de plus qu'elle et s'était déjà fait une certaine idée de la misère de la mémoire humaine) de tenir un journal et d'y noter pour tous les deux le déroulement de leur vie. Elle s'était rebellée, affirmant que c'était se moquer de leur amour. Elle l'aimait trop pour pouvoir admettre que ce qu'elle qualifiait d'inoubliable put être oublié. Evidemment, elle avait fini par lui obéir, mais sans enthousiasme. Les carnets s'en ressentaient : bien des pages y étaient vides et les notes fragmentaires.


Elle avait vécu onze ans en Bohême avec son mari, et les carnets laissés chez sa belle-mère étaient, eux aussi, au nombre de onze. Peu après la mort de son mari, elle avait acheté un cahier et l'avait divisé en onze parties. Elle était certes parvenue a se remémorer bien des événements et des situations à moitié oubliés, mais elle ne savait absolument pas dans quelle partie du cahier les inscrire. La succession chronologique était irrémédiablement perdue.
Elle avait d'abord tenté de retrouver les souvenirs qui pourraient servir de points de repère dans l'écoulement du temps et devenir la charpente principale du passé reconstruit. Par exemple leurs vacances. Il devait y en avoir onze, mais elle ne pouvait s'en rappeler que neuf. Il y en avait deux qui étaient à jamais perdues. [...]
Elle voulait aussi se souvenir de tous les noms qu'il lui avait donnés. Il ne l'avait appelée par son vrai nom que pendant les quinze premiers jours. Sa tendresse était une machine a fabriquer continuellement des surnoms. Elle avait beaucoup de noms et comme chaque nom s'usait vite, il lui en donnait sans cesse de nouveaux. Pendant les douze ans qu'ils avaient passés ensemble, elle en avait eu une vingtaine, une trentaine, et chacun appartenait à une période précise de leur vie.
Mais comment redécouvrir le lien perdu entre un surnom et le rythme du temps? Tamina ne parvenait à le retrouver que dans quelques cas. [...] Mais tous les autres noms volaient en dehors du temps, libres et fous comme des oiseaux échappés d'une volière.
C'est pourquoi elle désire si désespérement avoir chez elle ce paquet de carnets et de lettres.
Evidemment, elle sait qu'il y a aussi dans les carnets pas mal de choses déplaisantes, des journées d'insatisfaction, de disputes et même d'ennui, mais il ne s'agit pas de ça du tout. Elle ne veut pas rendre au passé sa poésie. Elle veut lui rendre son corps perdu. Ce qui la pousse, ce n'est pas un désir de beauté. C'est un désir de vie.
Car Tamina est à la dérive sur un radeau et elle regarde en arrière, rien qu'en arrière. Le volume de son être n'est que ce qu'elle voit là-bas, loin derrière elle. De même que son passé se contracte, se défait, se dissout, Tamina rétrécit et perd ses contours.
Elle veut avoir ses carnets pour que la fragile charpente des événements, telle qu'elle l'a construite dans son cahier, puisse recevoir des murs et devenir la maison qu'elle pourra habiter. Parce que, si l'édifice chancelant des souvenirs s'affaisse comme une tente maladroitement dressée, il ne va rien rester de Tamina que le présent, ce point invisible, ce néant qui avance lentement vers la mort.


Milan Kundera
, Le livre du rire et de l'oubli (1978)
Magritte, La Mémoire (1948)