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dimanche 2 février 2025

Nous immuniser contre le «tout, tout de suite»

Ultime extrait sur ce blog de l'essai de Sébastien Bohler, Le Bug humain. Nous avons vu précédemment que notre cerveau nous pousse naturellement à vouloir toujours plus, tout de suite... Comment hacker son cerveau pour qu'il commence à privilégier le long terme sur le court terme. ? Une réponse pourrait être de développer ce qui fonctionne pour contrer les addictions : la pleine conscience. Elle aide non seulement à prendre du recul sur ce que nous dicte le cerveau, mais aussi à lui donner plus de satisfaction avec moins.

Cette observation est absolument cruciale. Elle concerne le principal obstacle qui nous empêche de nous projeter dans l'avenir. Face aux enjeux climatiques, nous sommes comme une personne accro à la nourriture devant une tablette de chocolat : incapables de penser à notre avenir et entièrement happé par le présent. Nous perdons de vue le long terme et favorisons notre plaisir instantané. En découvrant que les techniques mentales qui développent notre niveau de conscience peuvent efficacement lutter contre le biais de dévalorisation temporelle, les scientifiques nous indiquent donc une voie possible pour nous sortir de ce piège : augmenter notre niveau de conscience global. Nous immuniser, par le pouvoir de notre cortex, contre l'appel du «tout, tout de suite». Récupérer le pouvoir de la réflexion au long cours sur notre avenir. De telles pratiques nous donnent plus de liberté pour prendre en main notre destinée.

Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)


Avant d'en arriver là, l'auteur développe longuement un parallèle avec l'alimentation, que je restitue ici partiellement, si le sujet des troubles de l'alimentation en soi vous intéresse.

mardi 24 avril 2018

La mer à boire

Nous avions laissé dans un précédent article le dessinateur Florent Chavouet à Tokyo... Nous le retrouvons cette fois dans une toute petite île du Japon (Manabé Shima) dans laquelle il a longuement séjourné, en immersion. Comme je l'annonçais, tous les défauts du premier volume ont été gommés. Cette fois, toutes les pages sont éclatantes de couleur et l'album est mieux structuré : on prend plaisir à suivre les aventures de l'auteur, à faire connaissance avec les autochtones, et on salive en imaginant les plats qu'il a mangés.

Extraits :
Florent Chavouet, Manabé Shima (2010)

mercredi 23 janvier 2013

Meat is murder

Un jour viendra où l'idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines inspirera sans doute la même répulsion qu'aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains.

Claude Lévi-Strauss, La leçon de sagesse des vaches folles (1996)

vendredi 16 juillet 2010

Un pot de Nutella pour les soirs de spleen...

- Vous avez faim?
- un peu, oui.
- Alors à moi de jouer
- Vous voulez que je vous montre...
- Laissez, je saurai me débrouiller.
Il s'en doutait. Heureusement qu'il a pensé à tout. Une vraie cuisine de célibataire, de jeune femme seule. Un frigo à vous tirer les larmes: yaourts à 0%, une demi-pomme enveloppée de film alimentaire, un zeste de riz, un coeur de laitue transi au fond du bac à légumes, un pot de Nutella pour les soirs de spleen... c'est touchant.
Bientôt les pommes de terre nouvelles se trémoussent dans l'eau bouillante, les oignons grelots légèrement caramélisés au sucre rissolent dans la poële où il va étendre les deux belles tranches de foie de veau de cent cinquante grammes chacune qu'il arrosera d'un filet de vinaigre balsamique et saupoudrera tout à la fin d'un pincée de persil frais haché menu. Le carrelage de céramique blanc des murs, peu habitué sans doute à ces fragrances, en rosit de plaisir. Le visage de Madeleine, la narine frémissante, apparaît dans l'encadrement de la porte.
- Mmm!... Ca sent bon!
- Installez-vous, j'apporte les assiettes dans une minute.
Le foie est cuit à point, les oignons fondent dans la bouche et les pommes de terre luisantes de beurre frais ont la douceur d'un matin de printemps.
- Ca fait une éternité que je n'avais pas mangé de foie de veau. Je ne pense jamais à en acheter. C'est délicieux... Et les petits oignons!...

Je t'invite à manger parce que j'éprouve de la sympathie pour toi. Je vais t'offrir des aliments, de la nourriture. Nous nous connaissons à peine et pourtant, à cinquante centimètres l'un de l'autre nous allons saliver, mâcher, déglutir ensemble de la viande, des légumes, du pain. Ton corps et mon corps vont partager la même volupté. Le même sang coulera dans nos veines. Ta langue sera ma langue, ton ventre mon ventre. C'est un rite ancien, universel, immuable.


La théorie du Panda, Pascal Garnier (2008)

Je suis bien incapable de vous parler de Pascal Garnier. A la lecture de ce livre, je peux juste supposer qu'il a été marqué par "Voyage au Bout de la Nuit" de Céline. Le style se rapproche, la trivialité mêlée de gravité de certaines expressions aussi... et le final.
Là où certains auteurs ponctuent leur roman de référence à des morceaux de musique, Pascal Garnier, lui, s'attache à décrire les mets et leur préparation.
(tout du moins dans ce roman)

[Merci à M. de Lyon]

mardi 25 mai 2010

un feu d'artifice de saveurs

Je suis de ceux qui n'ont que très peu de recettes de cuisine imprimées / recopiées physiquement... et strictement aucune en tête. Aussi chacune de mes réalisations culinaires passe-t-elle par une consultation préalable de l'internet: Ca commence par Google, et ça finit en général par Marmiton.



Sauf que sur Marmiton, le moindre plat existe en une dizaine de variantes... Prenons la quiche lorraine.
(il se trouve que j'ai cuisiné une quiche lorraine ce weekend)


Pratique, Personnalisée ou Déterritorialisée, la quiche se décline
Il y a les variantes pratiques, bien compréhensibles :
"Quiche lorraine légère" / "Quiche lorraine rapide" / "Quiche Lorraine Hyperprotéinée" (!), et pour les experts avides de nouvelles sensations, la "Quiche lorraine améliorée"!

Il y a également les variantes personnalisées, le plus souvent par des internautes souhaitant passer à la postérité, pour avoir remplacé la crème fraîche par du fromage blanc:
"Quiche lorraine de Sophie" / "Quiche Lorraine de Mamz'elle Amélie" / "Quiche Lorraine de Valérie" / "Quiche lorraine à ma façon".

Enfin, il y a les variantes WTF
:
"Quiche lorraine à la québécoise" / "Quiche Lorraine au curry" / "Quiche lorraine aux courgettes et fromage de chèvre" / "Quiche lorraine au fromage d'ail et fines herbes" / "Quiche lorraine aux légumes du soleil".

C'est bien le "problème" des sites de cuisine façon Web 2.0. Car moi, ce dont j'ai besoin, ça n'est pas une recette de quiche lorraine, mais LA recette de LA quiche lorraine. J'ai donc une approche très Web 1.0: On objectera que je n'ai qu'à investir dans un livre de cuisine.
Soit
.


Cuisine 2.0 vs 1.0
On pourra également remarquer qu'il existe des "parades" 2.0:
La première d'entre elles, c'est le système de notation. Par exemple, un rapide coup d'oeil sur la liste des résultats permet de se rendre compte que la "quiche lorraine améliorée" atteint péniblement la note de 3/5.
(c'est malin)


La deuxième parade, c'est le filtre de recherche "Avec photo" (façon site de rencontre), histoire de savoir à quoi s'attendre. Mieux vaut être seul que mal accompagné (d'une quiche, en l'occurence).

La troisième, ce sont les commentaires : un tel aura utilisé d'avantage de tel ingrédient, tandis qu'un autre préconise de procéder dans tel ordre ou de prolonger la cuisson, etc...
Il y a de toute façon toujours quelqu'un pour raconter qu'étant à cours d'oeufs ou de lardons (j'en reviens à ma quiche), il a ajouté tout un tas de restes du frigo (du thon en boîte, des nouilles cuites la veille, des olives noires, du soja, un poireau, des corn flakes) et que c'était très bon... ce qui me fait une belle jambe, puisque moi, c'était une quiche lorraine que je voulais faire.

[Note pour plus tard: Pour une savoureuse bisque de homard, penser à me reporter à la page du boeuf bourguignon.]

Au final, cette liberté d'expression et de réaction est plutôt de nature à me faire douter du bien fondé d'une recette.


Un brin d'humour ne fait jamais de mal
Le seul commentaire "type" qui me paraît tout à fait tranquillisant est le fréquent :
"J'ai fait cette recette pour mes enfants et mon mari, et ils ont a-do-ré" (je n'ai encore jamais lu cette phrase transposée au masculin...)

Hormis ça, rien d'intéressant pensais-je. Jusqu'à ce dimanche, où je suis tombé sur l'intervention assez poilante et franchement caustique de "cuisiniere_du_dimanche". Elle justifie d'ailleurs le présent article, et sa publication sur Arise Therefore ("à la base, un florilège fleuri et léger de textes").

Ainsi, en pleine recherche d'une recette (basique) pour cuisiner une quiche lorraine (càd un plat des plus communs), je lis ce feedback:

5/5

"J'ai expérimenté ce jour-ci cette recette qui ma foi, était très goûtue. Elle m'a permis de découvrir de nouvelles saveurs encore inconnues et d'éveiller mes papilles gustatives. Ce charmant mélange d'œufs frais pondus le matin-même et de lait entier fraîchement acquis grâce à la traite de ma vache Marguerite, ont produit en moi, un tel feu d'artifice de saveurs que je ne puis plus m'en passer. Malgré tout, en tant que grand chef cuisinier, je vous conseille de laisser au moins cette quiche 1h30 au four, pour l'obtention d'un résultat finement carbonisé. Encore bravo pour cette merveilleuse recette. A bientôt pour de nouvelles aventures!! Maïté Dupuis alias la cuisinière de dimanche kissou"


Fin de citation; Il m'a semblé que ca valait la peine.

Je clos cette article par une autre photo de la série Drop Dead Gorgeous de Daniela Edburg (Death by Cake plus haut, Death by Nutella ci-dessous).


jeudi 8 avril 2010

Même la chartreuse était authentique

Petite journée tranquillou hier, dans le XVème, chez un client pas très pressé qui m'a octroyé une pause déjeuner de 2h30.
Le temps donc, de continuer d'explorer cet arrondissement loin de tout, d'aller voir la Statue de la Liberté, et surtout de déjeuner au Café du Commerce (le vrai, celui de l'expression).

Quel meilleur endroit pour finir mon livre de Raymond Queneau que ce restaurant, non, franchement, on est pile dans le Paris de Queneau (non loin, d'ailleurs, de la Source).

Extrait gastronomique (pour un restaurant d'un autre "standigne", tout de même) :

Cidrolin s'attendait à ce qu'on lui proposât une table dans un courant d'air ou près d'une desserte. Il n'en fut rien. C'était une belle et bonne table bien large déjà toute chargée de vaisselle et de couverts. Cidrolin en fut impressionné. En tendant la carte d'une superficie d'environ seize cents centimètre carrés, le maître d'hôtel lui demanda s'il désirait prendre un apéritif. Cidrolin opta pour l'essence de fenouil. [...]

Puis il regarda d'un air autoritaire le nom des différents plats. [...] Lorsque Cidrolin eut décidé de commencer par du caviar frais gros grain, la conversation devint des plus amicales. Elle devint franchement cordiale lorsqu'il envisagea d'affronter ensuite un coulibiac de saumon que suivrait un faisan rôti qu'accompagneraient des truffes du Périgord. A la réflexion, Cidrolin, qui était friand de vol-au-vent financière, estima qu'il pourrait en insérer un entre le coulibiac et le faisan. Après le fromage, il prendrait un soufflé aux douze liqueurs.

Le sommelier apportait l'essence de fenouil [...] ; il repartit avec la mission de ramener un carafon de vodka russe, une bouteille de chablis 1925 et une bouteille de château d'arcins 1955.

- [...] Voilà votre caviar gros grain extra-standigne arrivé cet après-midi même par avion supersonique; avec une vodka bien glacée, vous allez vous régaler.

Cidrolin effectivement se régala.

Comme le restaurant était à peu près désert, le maître d'hôtel de temps à autre revenait voir si tout allait bien. Le coulibiac fut apprécié et le vol-au-vent financière dévoré. En attendant la suite, Cidrolin fit un peu la conversation.[...]

L'arrivée d'un couple de clients imprévus débarrassa Cidrolin de la présence du farceur. Il put achever en paix son gibier et ses ascomycètes, se taper dans le calme quelques tranches de fromages variés, déguster dans la sécurité le soufflé aux douzes liqueurs et s'envoyer en toute quiétude derrière la cravate un verre de chartreuse verte. Il demanda l'addition qu'il paya. Il laissa quelques francs supplémentaires pour ne pas décevoir le maître d'hôtel qui le salua bien bas. Et lorsqu'il fut dans la rue, alors il s'émerveilla.
- Ce n'est pas croyable, dit-il à mi-voix, tout était au poil.
- Pardon? demanda le passant.
Comme il faisait nuit noire, Cidrolin ne put le reconnaître.
- Rien, répondit-il. Je me parlais à moi-même. Une habitude que...
- Je sais, je sais, dit le passant un peu agacé. Je vous ai déjà conseillé d'essayer de la perdre, cette habitude.
- Ce n'est pas tous les jours fête.
- C'est fête pour vous, aujourd'hui? En quel honneur?
- J'ai bien dîné.
- Et alors?
- Cela ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps. Ou bien c'était franchement mauvais, ou bien il y avait toujours quelque chose de raté. Là, c'était parfait. Au fur et à mesure que le repas avançait, j'étais pris d'angoisse. Je me disais: Ce n'est pas possible, ça ne peut pas durer comme ça, il y a quelque chose qui va louper. Mais non. Le faisan, succulent. Les fromages, de première bourre. Les truffes, entières et bien brossées. Alors j'ai pensé : Ca va être le soufflé - un soufflé aux douze liqueurs, monsieur, - ça va être le soufflé qui va être manqué. Pas du tout: gonflé comme une montgolfière, onctueux, savoureux. Rien à redire. Même la chartreuse était authentique.

Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)