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mardi 28 avril 2026

Cette façon de sacrifier la vérité

Elizabeth sentit le découragement l'envahir. Comme dans son travail, lorsqu'un client se laissait duper par un des traitements bidon de la clinique : de la déception, et même du mépris. Le fait que les gens soient si faciles à leurrer la rendait triste pour eux, elle avait un peu pitié de leur façon de sacrifier ainsi la vérité pour une histoire qui leur permettait simplement de se sentir mieux. Elizabeth se voyait comme plus disciplinée, plus rationnelle, plus objective, formée dans un monde scientifique fait d'intervalles de confiance, de déviations standards, d'écarts types etde quête impartiale des faits. Jamais elle ne croirait à une histoire comme celle que [son interlocuteur] était en train de lui servir, une histoire absolument dénuée de preuves tangibles, qui jamais ne résisterait à un examen rigoureux.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

lundi 27 avril 2026

La capacité de l'esprit humain à se duper lui-même

Dans le roman "Bien-être", il est également question "de la capacité de l'esprit à se duper lui-même", et des humains qui sont tout sauf des agents rationnels, mais plutôt des êtres "en proie à toutes sortes d'illusions, victimes des stimuli les plus infimes".

C'est un champ d'étude éminemment intéressant pour la chercheuse en psychologie Elizabeth.
Prenons l'effet placebo :

Les données rassemblées par la clinique du Bien-Être jusqu'ici montraient que la comédie marchait. Elle était efficace sur environ 40 % des patients. 40 % qui signalaient une amélioration de leur humeur, la disparition d'un poids sur la poitrine, une impression toute neuve d'ouverture, d'optimisme et de soulagement dans leur couple. Des retours confirmés par les analyses de sang qui constataient chez ces mêmes patients des taux modifiés d'ocytocine, de cortisol et d'autres neurotransmetteurs importants associés à l'humeur, à l'amour, à l'anxiété et au stress. En d'autres termes, les autoévaluations des patients, subjectives, concordaient avec leur chimie cérébrale objective. D'un point de vue biologique, quelque chose avait changé.

Lors de ces échanges, Elizabeth faisait toujours très attention aux mots qu'elle employait. Elle commençait par prescrire le produit à ses clients, puis leur disait qu'ils allaient peut-être se sentir mieux, mais sans jamais leur annoncer que l'un était la cause de l'autre. Et même si les clients, bien sûr, en déduisaient exactement ça, elle prenait bien soin de ne jamais l'affirmer. Parce qu'elle savait que le produit en lui-même ne les aiderait en rien. Qu'il ne pouvait rien pour eux. Faute de substance active.

Elle ne mentait donc pas, en soi. Elle était honnête lorsqu'elle disait croire en une guérison possible. Mais la guérison viendrait d'ailleurs. Elle viendrait de la confiance qu'ils accordaient à l'ensemble du contexte de la rencontre. S'ils partaient du principe que le médicament ferait effet, c'était d'abord parce qu'ils se fiaient à leurs expériences passées avec des médicaments efficaces. Mais d'autres composantes jouaient aussi : le poids du médicament (cinq cents milligrammes), évocateur d'efficacité, sa couleur (rouge vif) aux vertus thérapeutiques, sa présentation sous forme de gélules (que le sens commun considérait comme plus puissantes que les comprimés), son mode de conservation au réfrigérateur (auquel le sens commun, toujours lui, accordait plus de crédit qu'à la conservation à température ambiante sur une étagère), le fait qu'il était prescrit par un professionnel (supposé) de santé, dans un lieu à la façade extérieure et à l'agencement intérieur conçus pour maximiser l'impression de sécurité. Tout cela, associé à un fort désir de se rétablir, créait un terreau de confiance qui rendait la guérison certaine, une sorte de biais de confirmation qui était la seule et unique source d'efficacité du traitement. Les patients d'Elizabeth guérissaient simplement parce qu'ils avaient confiance en ces gélules.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

dimanche 22 mars 2026

Cette foule avide de photos souvenirs

Digression sur la création, la contemplation et la consommation de l'Art, qui commence puis s'achève avec la prairie en feu d'Alvan Fisher, exposée au Art Institute de Chigago. Nous commes toujours dans Bien-être, de Nathan Hill

Voilà pourquoi la prairie était sous-représentée dans le canon de l'art paysager américain. Pas parce qu'elle n'était pas belle, dans des lettres et dans leurs journaux, la plupart des peintres admettaient la trouver très attrayante, mais plutôt parce qu'elle ne correspondait pas aux standards de beauté traditionnels des paysagistes. Faute de trouver les forêts, montagnes et plages qu'ils savaient peindre, les peintres décrétaient le paysage « vide ». 

Ils ne voyaient pas ce qui était là. Ils voyaient au contraire ce qui n'y était pas.

Jack cherche à en faire une leçon sur la différence entre réalité et représentation de la réalité. La beauté, dit-il à ses étudiants, est une condition non pas intrinsèque mais construite. Ce que nous trouvons agréable à regarder n'est que ce qui a été agréablement représenté. Le reste, faute de représentation, n'est pas vu. Il ne pénètre jamais dans l'imagination. Et dès lors devient un rien.

C'est ainsi que l'Ouest obtint que Yellowstone devienne un parc national protégé, pendant qu'on détruisait la prairie.

Ses étudiants acquiescent et prennent des notes. Il espère sincèrement les bluffer. Même s'il sait bien que ce qui les intéresse, c'est de savoir si ce sera au programme de l'examen.

Une fois son cours fini, Jack va parfois voir le tableau, The Prairie on Fire, pour le contempler et l'étudier encore, dans l'une des gale- ries les plus calmes du rez-de-chaussée du musée. À l'étage au-dessus, comme tous les jours, c'est la cohue autour du tableau American Gothic, un défilé tapageur de visiteurs venus chercher leur selfie devant le célèbre couple de fermiers de Grant Wood. Jack n'a plus assez de patience pour cette salle, plus maintenant. Elle l'agace, cette foule avide de photos souvenirs, sans doute parce qu'ils se souvient d'une époque où les photos étaient interdites, où le musée silencieux comme une église était fréquenté principalement par des gens qui s'attardaient devant les œuvres pour les contempler longtemps. Jack était l'un d'eux. Il se souvient que la première fois, il était resté planté devant American Gothic pendant environ une demi-heure, non-stop, si longtemps qu'il en avait eu mal aux jambes et au dos. Aujourd'hui, il l'appelle fatigue artistique, cette douleur particulière de la colonne qui vous prend quand vous restez raide de longues heures dans un musée, absorbé par une œuvre.

La première fois où il avait vu American Gothic en vrai, il avait été surpris par la taille de la toile - à peine une soixantaine de centimètres de large et moins d'un mètre de haut. Il lui semblait impossible qu'une si petite chose puisse être à ce point célèbre. En l'examinant, il s'était rendu compte qu'elle était à la fois plus complexe et plus grossière qu'il ne l'imaginait. Les lunettes rondes du fermier, par exemple, étaient un peu écrasées d'un côté, un peu asymétriques, aucun des deux verres n'était un cercle parfait. Et les dents de sa fourche n'étaient pas droites, les pointes pas alignées. Et ce qui de loin ressemblait à une texture sur le manteau du fermier s'avéra être, à y regarder de plus près, des rayures malhabiles. D'autres détails, en revanche, impressionnaient : le motif de la robe de la femme était reproduit en miniature dans les rideaux de la maison et, sur le front du fermier, l'angle des coups de pinceau évoquait parfaitement les rides d'une expression dubitative - une vie entière de scepticisme campagnard, gravée dans la peau, rendue par un trait de peinture expert.

Ce genre de longue contemplation est devenu impossible, aujourd'hui. La concentration de Jack est sans cesse interrompue par des armées de photographes amateurs. Le musée avait d'abord essayé de les décourager mais, avec l'avènement des smartphones et des galeries d'art personnelles sur internet, autant vider l'océan à la petite cuillère. C'était tout bonnement infaisable.

Jack se rappelait ses TD d'arts plastiques à la fac, ses professeurs de l'époque assénant sans cesse que tous les sujets photographiables avaient été photographiés, affirmant qu'il n'y avait plus rien à tirer du genre, plus rien à prendre en photo. Ils n'avaient pas vu venir le smartphone, ces professeurs. Pas vu venir les selfies. Pour mettre de la nouveauté dans une photo, il suffisait de coller sa tête dessus.

Maintenant, le musée encourage les photos, puis incite ses visiteurs à faire sa promotion en les postant en ligne avec les hashtags pertinents. D'où la foule incessante devant American Gothic, les perches à selfie, les groupes, et les parents qui demandent à leurs enfants de mimer la scène devant le tableau. La dernière fois que Jack y est allé, en moins de dix minutes, six couples différents lui ont demandé de les prendre en photo. Il a fini par laisser tomber. 

Heureusement, The Prairie on Fire n'est pas un tableau célèbre. Il est accroché sur un mur calme d'une salle calme dont les occupants les plus connus sont des œuvres mineures de John Singer Sargent. Pas le genre de salle à inspirer des selfies, pour le plus grand bonheur de Jack, qui a néanmoins l'impression d'être devenu un vieux ronchon, pas si différent du fermier d'American Gothic - un personnage à l'ancienne que les gens préfèrent voir en image plutôt que dans la vraie vie.

Nathan Hill, Bien-être (2024)
Alvan Fisher, The Prairie on Fire (1827)
Grant Wood, American gothic (1930)


lundi 9 février 2026

De petits snobs tatillons

Dans certains chapitres de "Bien-être", l'auteur double la narration d'un angle technique, culturel, psychologique incroyablement bien documenté. Témoin la bibliographie impressionnante du chapitre qu'il consacre aux questions éducatives que se pose Elizabeth à propos de Toby.

Derrière chaque doute, réflexion ou choix de la mère - par ailleurs chercheuse en psychologie - le titre d'un ouvrage. On n'ose se représenter le volume de travail qu'a nécessité le roman lors de ses phases de préparation puis d'écriture... d'autant que la lecture ne pâtit absolument pas de ce travail documentaire. Elle en ressort même bonifiée.

[Toby] laissa tomber sa cuillère par terre. Et fondit en larmes. Il était 12h02.

Dans ces moments-là, se remémorer l'éclairage apporté par la psychologie évolutionniste sur le comportement parfois déroutant des enfants était d'une grande aide. Elizabeth appréciait particulièrement la théorie selon laquelle les jeunes enfants qui souffraient de néophobie alimentaire se comportaient comme le réclamaient un million d'années de sélection naturelle. L'argument (clairement décrit chez Cashdan, 1998) était le suivant : depuis le début de l'histoire biologique des humains, les enfants cessaient généralement de téter le sein de leur mère aux alentours de deux ans pour passer à une nourriture solide, qui resterait la leur toute leur vie. Mais l'environnement alimentaire de nos ancêtres était traître, plein de plantes toxiques et de viande avariée. Contexte dans lequel un jeune omnivore allait devoir survivre. Mais comment ? En devenant, brusquement, à deux ans, excessivement difficile, exigeant, pinailleur. Autrement dit : la sélection naturelle avait transformé les jeunes enfants en petits snobs tatillons poussés à ne manger avec appétit que ce qu'ils avaient déjà mangé plusieurs fois, et se contentant de grignoter les nouveautés du bout des lèvres jusqu'à ce qu'elles aient fait la preuve de leur innocuité au fil des essais. Craindre la nourriture, en d'autres termes, aidait les enfants à survivre.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

De manière fort habile, Nathan Hill apportera en fin d'ouvrage les réponses à deux comportements de Toby que sa mère, toute scientifique qu'elle est, n'avait pas même envisagées.

vendredi 2 janvier 2026

Parfaitement accablant et étrangement réconfortant

Avec la naissance de Toby, Elizabeth comprit enfin exactement où s'en étaient allées ses amies. Elle fut ébahie de voir à quel point ses priorités changèrent. Tout d'un coup, tout de suite. Ébahie de voir combien les tâches qui ne visaient pas à s'assurer de la santé et de la sécurité de Toby faisaient l'effet d'une diversion, ou d'une interruption. Elle eut des remords quand elle comprit que, lorsque des amis sans enfant insistaient pour venir boire des verres et discuter un peu à l'heure où il fallait coucher Toby, l'idée, sans être exactement mal accueillie, lui semblait un peu à côté de la plaque. Comme si Sisyphe allait s'arrêter de pousser son rocher le temps de prendre le thé. Elle se rendit compte que ses amies ne l'avaient pas abandonnée, ou en tout cas ne l'avaient pas fait de leur plein gré ; c'était simplement que leur attention avait été accaparée, leur amour détourné, la raison d'être de chaque journée modifiée, et c'était aussi nécessaire qu'inévitable. Elle prit enfin la mesure de l'étrange paradoxe qu'il y avait à être parent : c'était parfaitement accablant et à la fois étrangement réconfortant. Ça dévorait autant que ça comblait.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

jeudi 25 décembre 2025

Etre un rocher, invisible, ignoré

Retour à "bien-être", et à la famille formée de Jack, Elizabeth et leur fils Toby. Elizabeth est chercheuse en psychologie. Elle investit beaucoup d'énergie pour être une bonne mère. Elle y travaille. Ardemment. Tant et si bien que chacune de ses interrogations et réflexions la renvoie à un ouvrage ou à un article de socio ou psychologie qu'elle a littéralement étudié. Je me souviens d'un chapitre dédié à sa relation avec son fils, à la bibliographie impressionnante (à laquelle se réfère le personnage).

Parfois, comme dans ce nouvel extrait, observer son fils la renvoie à sa propre enfance, ballotée d'écoles en écoles, et à son propre caractère.

Elle compatissait. Elle comprenait pourquoi Toby pouvait avoir envie d'être seul, loin des autres. Elle aussi elle avait voulu ça, quand elle avait son âge. Elle se souvenait encore d'un certain album qu'elle avait lu et relu quand elle était enfant, plus jeune que lui aujourd'hui : le livre s'appelait Sylvestre et le caillou magique, et il racontait l'histoire d'un garçon - en fait un âne, mais peu importe - qui trouvait un caillou magique capable d'exaucer les vœux. Et un jour, alors qu'il tient le caillou, Sylvestre croise un lion à l'air féroce et affamé et, terrifié à l'idée d'être dévoré, il hurle « Je souhaite être un rocher. » Et il se transforme en rocher. Un gros rocher gris-rose. Après quoi une grande tristesse l'envahit parce que même s'il n'a plus rien à craindre du lion, il ne peut plus ramasser le caillou et faire le vœu de redevenir lui-même (parce que : pas de bras), alors il reste comme ça, en rocher. Pendant des jours et des jours, les gens le cherchent et lui, muet, les regarde passer devant lui. Pour finir, bien sûr, il redevient Sylvestre et tout est bien qui finit bien, mais Elizabeth s'arrêtait le plus souvent au passage où tout le monde cherchait Sylvestre sans le trouver. Honnêtement, c'était sa partie préférée : être un rocher, invisible, ignoré. La façon dont le lion regardait le rocher d'un air impuissant avant de s'éloigner - c'était en gros ce qu'Elizabeth voulait par-dessus tout chaque fois qu'elle était « la nouvelle ». Être tranquille. Ou au moins afficher le même stoïcisme, la même indifférence et le même air détaché que ce rocher quand l'attention qu'on lui portait devenait trop étouffante. Apparaître tellement dure, grise et sans expression que rien ni personne ne puisse l'atteindre.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

lundi 8 décembre 2025

La courbe en U

Sur la base d'une bonne critique, j'ai récemment voulu donner sa chance à "In violentia veritas" de Catherine Girard, inspiré de sa vie réelle. Après abandon, je peux le réaffirmer : les ouvrages dans lesquels sont dépeints l'enfance, la famille, les ascendants et autres bisaïeuls de l'auteur ou de l'autrice ne m'intéressent pas.

Contrepied parfait, le génial roman de Nathan Hill lu quelques semaines plus tôt, "Bien-être" (Wellness, dans son titre original).J'aime les romans qui résultent d'un travail impressionnant d'imagination et de conception (personnages, structure de la narration), de documentation et qu'il donne matière à réflexion ! Bonus si le tout est écrit avec humour ou esprit.

Préparez-vous à lire de nombreux extraits dans les jours à venir !
Nous y suivrons les pensées et pérégrinations sur une grosse vingtaine d'années d'Elizabeth et Jack, tous deux cultivés, elle, plutôt scientifique, , venant de la bourgeoisie, et lui, plutôt artiste, venant d'un milieu rural, tout en en apprenant régulièrement sur leurs passés respectifs.
 
Posant fourchette et téléphone, Jack croisa les doigts devant lui et la considéra un moment. « Tout va bien ? demanda-t-il.
- Bien sûr.
- Tu n'es pas insatisfaite ?
- Je vais bien, Jack.
- Parce qu'on dirait que tu es insatisfaite.
- Je vais tout à fait bien, vraiment.
- Mais tous ces aménagements que tu prévois pour le nouvel appartement. Les étagères ouvertes. Le pas-de-télé. La salle de jeux. Ta nouvelle esthétique minimaliste.
- Qu'est-ce qu'elle a, mon esthétique ?
- Ça ne ressemble pas exactement à nous. Ça donne l'impression que tu es peut-être insatisfaite, peut-être un peu malheureuse.
- Je ne suis pas malheureuse, le rassura Elizabeth en lui tapotant le bras. Ou en tout cas pas anormalement.
- Pas anormalement ? Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que je suis tout à fait aussi heureuse que je peux espérer l'être, à cette étape de ma vie.
- Et de quelle étape parle-t-on ?
- Du bas de la courbe en U. »

Ah oui bien sûr, la courbe en U : elle y avait souvent fait référence ces derniers temps, chaque fois que Jack la bousculait de cette façon-là. Un phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux, selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu. Le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux. Et c'était là que Jack et Elizabeth se trouvaient en ce moment, au fond de cette courbe, au milieu de leur vie, période qui s'illustrait beaucoup moins en réalité par les fameuses « crises de la quarantaine » (un phénomène finalement plutôt rare puisque seulement 10% des gens affirmaient en vivre une) que par sa lente et déroutante glissade vers une insatisfaction et une frustration chroniques. C'était, Elizabeth insistait bien là-dessus, une constante universelle : la courbe en U concernait aussi bien les hommes que les femmes, les couples mariés que les célibataires, les riches que les pauvres, les actifs que les inactifs, les diplômés que les non-diplômés, les parents que les sans-enfants. Quel que soit le pays, quelles que soient la culture et l'origine ethnique, des décennies d'études démontraient scientifiquement qu'en milieu de vie les gens portaient en eux, en permanence, un sentiment qui, statistiquement parlant, était semblable à la perte d'un être cher. Voilà ce qu'on éprouvait, soutenait-elle, voilà à quel point on était loin de son pic du début de la vingtaine, selon les mesures objectives du bien-être. Elizabeth soupçonnait la biologie, la sélection naturelle, les pressions évolutionnistes vieilles de millions d'années, puisqu'il avait récemment été démontré par les primatologues que les grands singes faisaient exactement la même expérience de la courbe du bonheur, ce qui tendait à suggérer que cette tristesse particulière devait avoir assuré un avantage préhistorique, qu'elle devait avoir aidé nos ancêtres primates à survivre. Peut-être, avançait-elle, était-ce dû au fait que, dans tous les groupes, les membres les plus vulnérables étaient les jeunes et les vieux, si bien qu'il était important pour eux d'être heureux car, plus leur satisfaction était grande, moins ils prenaient de risques et plus ils étaient nombreux à survivre. Alors qu'au mitan de la vie le besoin était inverse : il était nécessaire de se sentir absolument insatisfait, d'éprouver un tourment intérieur qui pousse à aller se mesurer aux dangers du monde. Après tout, il fallait bien que quelqu'un s'y colle.

Elizabeth semblait trouver réconfortant que cet hiatus de milieu de vie tienne davantage à un câblage biologique qu'à un problème spécifique dans son couple ou dans sa vie. Mais ça ne réconfortait absolument pas Jack. Ça ne faisait que confirmer ses craintes. Tout ce qu'il entendait était que sa femme était triste.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

mercredi 15 octobre 2025

Trois mois sous silence

 Le titre de cet ouvrage fait référence aux trois premiers mois de la grossesse d'une femme, délai au bout duquel il est d'usage d'officialiser la nouvelle auprès de l'entourage. Si l'on comprend l'idée (attendre que le risque médical soit significativement réduit, et éviter d'avoir à annoncer l'interruption de la grossesse), cette pratique a le double effet d'invisibiliser aux yeux de la société cette période compliquée (au profit de l'image de la grossesse radieuse du 2ème trimestre) et de faire de la fausse couche un tabou absolu, privant de mots, repères, expériences celles (et ceux) qui y sont confronté.e.s.

Extraits relatifs à ces deux aspects :

Il faut souffrir pour être mère, et que [les nausées et vomissements sévères] touche[nt] plus de huit femmes enceintes sur dix ne semble pas gêner plus que ça la recherche médicale.
Je me permets ici de poser une question toute bête : dans quelle société correctement pensée laisse-t-on, sans le moindre dispositif, notamment au travail, 50 % de sa population vomir trois à quatre mois d'affilée sans main tendue ? Comment est-il même possible que, sachant que ce symptôme touche 85 % des femmes, l'ensemble des responsables RH du monde ne se soient pas accordés pour proposer le télétravail à un maximum de femmes dès le début de leur grossesse (induisant ainsi qu'on en parle, oui, oui) afin qu'elles puissent être un minimum soulagées tout en maintenant leur activité professionnelle ? Comment est-il possible que la science n'ait pas trouvé un vrai remède à ce mal, qui fait basculer certaines femmes dans une dépression prépartum, et qui peut les mettre concrètement en danger (ces symptômes constituent en effet « la première cause d'hospitalisation durant le premier trimestre de grossesse », d'après la Revue médicale suisse) ?

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Le premier trimestre étant occulté des discours et imageries collectives, impossible de trouver refuge dans une représentation certes moins idéale mais plus réaliste des grandes épreuves à traverser pour arriver à la case « radieuse » de la grossesse (si cette dernière advient un jour : les maux de la grossesse évoluent et peuvent aussi ne jamais disparaître tout à fait).
Cette injonction au bonheur et à la plénitude, assortie à celle de se taire sur ce qu'on traverse pour « préserver » le monde en cas de « mauvaise nouvelle » pour l'embryon, mène ainsi les femmes esseulées, bonnes élèves et habituées à devoir faire profil bas, à déprimer toutes seules, et à prétendre que tout va bien et qu'elles ne sont même pas enceintes. En gros, pour être une femme qui fait bien les choses, il faut être une femme qui nie littéralement tout ce qu'elle traverse dans son corps, ses hormones et sa psyché. Un beau programme qui démontre une fois de plus une société impeccablement organisée pour que les femmes la bouclent, au moins jusqu'à la validation médicale de leur contribution au renouvellement de l'espèce - c'est-à-dire à la fin de ce premier trimestre de grossesse qui n'a de raison d'être proclamé aux oreilles du monde que s'il est tamponné « utile ».

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Malgré les chiffres faramineux - on parle a minima de 200 000 grossesses précocement arrêtées chaque année en France -, le tabou constitué par cet événement, dans l'absence manifeste de récit social collectif, suscite une solitude extrême à un moment où le corps et la psyché des femmes enceintes sont soumis, brutalement, à un deuil, à un changement de paradigme et de projection intégral. On pensait donner la vie, la porter, être dans un temps absolument métaphysique et heureux de l'existence et de la transmission, et l'on se retrouve dans le deuil de ce projet de maternité, d'un coup. On sentait son corps changer et réagir, les seins grossir, les entrailles se réorganiser complètement et, d'un coup, les seins dégonflent, on ne sent plus rien. La fausse couche est l'expérience du vide, de la fin, d'un abysse d'autant plus indescriptible qu'il n'est jamais décrit, qu'aucun discours ne lui donne corps.

Judith Aquien, Trois mois sous silence, le tabou de la condition des femmes en début de grossesse (2021)

lundi 15 septembre 2025

Si terrible. Si cruel. Si absurde.

J'accélère le rythme de parution et vous propose cet ultime extrait de "Quel est donc ton tourment ?" (dont j'ai par mégarde révélé la chute dès le premier article consacré à ce livre). Rendez-vous peut-être au prochain roman de l'autrice !

Le coach, quoique tatoué et musclé de pied en cap, avait un visage d'enfant de chœur, et une voix de pur soprano.

Il attaqua la séance en m'appelant « demoiselle », autant dire qu'on avait mal démarré lui et moi. Et même après avoir appris mon nom, il persista dans son erreur. Mais il y avait une ferveur chez lui que j'appréciais, et il n'avait jamais l'air de s'ennuyer. Et après avoir intégré le ton laconique et évasif avec lequel je répondais aux questions qu'il me posait sur moi-même, il cessa d'essayer de m'entraîner sur un autre terrain, et nos trente minutes d'exercice s'écoulèrent sans bavardage intempestif.

Tu as déjà fait des burpees ?
Oui.
Tu crois que tu peux en faire dix en trente secondes ?
Sans doute.
Eh ben, impressionnant. Plutôt forte, demoiselle.

Plutôt essoufflée aussi. Tandis que je reprenais ma respiration, je me souvins de ce que m'avait dit mon amie, sur la peur qu'elle avait que son éclatante forme physique ne fasse que transformer sa mort en agonie. Et cette peur s'enfonça en moi comme une lance. Pas d'espoir, la mort toute proche, l'esprit n'aspirant qu'à la libération, et le corps, animé par son propre esprit, continuant de lutter désespérément pour survivre, le cœur affaibli, haletant à chacun de ses battements, non, non, non.
Si terrible. Si cruel. Si absurde.

Quelque chose qui va pas ? demanda le coach.
Je fis non de la tête, pour immédiatement lâcher qu'une de mes amies était sur le point de mourir.
Je suis désolé, dit-il. Est-ce que je peux faire quelque chose ? C'était une phrase automatique, comme les gens en prononcent toujours, une formule de politesse que personne n'a vraiment envie d'entendre, qui ne console personne. Mais il ne pouvait pas être tenu pour responsable du fait que le langage a été vidé de sa substance, vulgarisé, asséché, nous laissant inexorablement stupides et désemparés face à l'émotion. Un de mes professeurs de lycée a un jour fait lire à la classe la célèbre lettre de Henry James à son amie endeuillée Grace Norton, considérée depuis sa publication comme un sublime exemple de compassion et de compréhension. Même lui commence sa lettre par «Je ne sais que dire ».

On va s'asseoir, dit mon coach. Et c'est ce que nous avons fait. Nous nous sommes assis ensemble sur l'un des épais tapis d'exercice posés au sol.

Je voudrais bien te prendre dans mes bras, dit-il, mais on n'a plus le droit de toucher les clients. Le directeur a peur des poursuites, des trucs de ce genre. C'est embêtant parce que c'est compliqué parfois d'expliquer certains mouvements et de rectifier certaines positions avec des mots seulement. Et le toucher est tellement important.

Mon visage était à présent dans ma serviette. Mes épaules se soulevaient.

Alors il va falloir que tu l'imagines, dit-il. Imagine mes bras autour de tes épaules en ce moment même, et je te serre fort contre moi. Sa voix se brisa. Je suis désolé, dit-il. Depuis tout petit, je suis incapable de ne pas pleurer quand je vois quelqu'un pleurer.

C'est parce que t'es encore un gamin, dis-je dans ma tête.

Après avoir repris nos esprits chacun de notre côté, il poursuivit: C'est génial que tu t'entraînes. L'exercice c'est le meilleur remède contre le stress. Et sache que je serai toujours là pour toi.

Quand nous nous sommes dit au revoir, il a dit: Je suis vraiment désolé pour ce que tu traverses. Promets-moi que tu n'oublieras pas de prendre soin de toi.

J'ai fermé les yeux pour qu'il ne me voie pas les lever au ciel.
J'étais sur le parking quand je l'ai entendu crier mon nom.

Je suis désolé, dit-il en arrivant en petites foulées jusqu'à moi. Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça. Après avoir jeté un coup d'œil rapide autour de nous pour s'assurer que personne ne nous regardait, il m'a pris dans ses bras et serrée fort contre lui. Sur le chemin du retour, j'imaginais raconter cette histoire à mon amie, avant de me reprendre en comprenant que je ne pouvais pas faire ça.

Je ne sais pas qui c'était mais quelqu'un, peut-être ou peut-être pas Henry James, a dit que le monde était divisé en deux sortes de personnes : ceux qui, voyant quelqu'un souffrir, pensent: Cela pourrait m'arriver, et ceux qui pensent: Cela ne m'arrivera jamais. Les premiers nous aident à supporter la vie, les seconds en font un enfer.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

samedi 13 septembre 2025

Dégringoler, dégringoler, et dégringoler encore

Spéciale dédicace à tou.te.s les fans de Buster Keaton !
(rendez-vous compte, j'avais une photo de lui sur ma page myspace...)

Les propriétaires de la maison sont manifestement des fans de Buster Keaton. Nous l'avons regardé dévaler une colline, éviter une avalanche de rochers, essayer de mettre au lit sa femme ivre morte, échapper à une armée de flics, s'empêtrer dans les cordes d'un ring de boxe, essayer de mettre au lit sa femme ivre morte, se faire persécuter par tout un tas de types bien plus grands que lui, affectueux et choyé par une grosse vache marron, essayer de mettre au lit sa femme ivre morte. Nous avons vu Buster Keaton dégringoler, dégringoler, et dégringoler encore, nous avons vu le lit s'effondrer sous sa femme ivre morte, et nous avons ri, et ri encore, suffoquant, serrées l'une contre l'autre, telles deux désespérées tentant de se sauver l'une l'autre de la noyade.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

jeudi 4 septembre 2025

La discordance de toute relation

J'aime les autrices et auteur lettré.e.s porté.e.s sur la citation d'autres oeuvres. Cela enrichit la lecture et ménage parfois de belles découvertes. En guise d'entame de chapitre de "Quel est donc ton tourment ?", ce passage en italique.
"Mais elle ne pouvait et ne voulait garder aucun espoir, car si en presque trente ans elle n'avait pas rencontré un homme, pas un seul, qui soit devenu inéluctable, quelqu'un de fort et qui lui apporte le mystère qu'elle attendait, pas un seul homme qui soit vraiment un homme et non un cas d'espèce, un paumé sans caractère ou un de ces êtres démunis dont le monde était plein, cela voulait dire que cet Homme Nouveau n'existait pas, on ne pouvait que se contenter d'amabilité et de gentillesse, du moins quelque temps. On ne pouvait pas faire plus, et l'homme et la femme avaient tout intérêt à garder leurs distances, à ne jamais avoir affaire ensemble, jusqu'à ce que chacun ait trouvé le moyen de sortir de la confusion, de la perturbation, de la discordance de toutes les relations. Alors, mais alors seulement, autre chose pourrait advenir, et ce serait puissant et mystérieux, et véritablement grand, et de nouveau chacun pourrait s'y soumettre."
Peut-être un jour. Mais depuis que ces mots ont été écrits, il y a plus d'un demi-siècle, dans un récit autobiographique d'Ingeborg Bachmann, les hommes et les femmes sont plus divisés encore.

La confusion est plus étroite, la perturbation plus profonde, la discordance plus sévère. 


Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)


De quoi alimenter l'idée selon laquelle les relations hétérosexuelles de couple sont par essence dysfonctionnelles (because : le patriarcat) (lire Mona Chollet). De mon côté, j'ai déjà mis la main sur des écrits d'Ingeborg Bachmann... à suivre, donc

jeudi 14 août 2025

Un jour, tout ceci disparaît

Bien avant l'invention de FaceApp, je me souviens d'avoir entendu quelqu'un dire que tout le monde, dans sa jeunesse - disons vers la fin du lycée -, devrait être confronté à des images le montrant dans dix, vingt ou cinquante ans. Ainsi, avait ajouté cette personne, au moins serait-on préparé. Car la plupart des gens sont dans le déni au sujet du vieillissement, tout comme ils le sont au sujet de la mort. Ils ont beau le voir à l'œuvre autour d'eux, avoir des parents et des grands-parents parfois juste sous leur nez, ils ne l'intègrent pas, ils ne croient pas vraiment que cela leur arrivera aussi. Cela arrive aux autres, à tous les autres, mais pas à eux.

Pour ma part, j'ai toujours perçu cette inconscience comme une bénédiction. Une jeunesse lestée à l'avance du lot de tristesse et de douleur du vieillissement, je n'appellerais pas cela une jeunesse, en aucun cas.

[...]

Une femme âgée et autrefois superbe que je connais avançait cette réflexion sur le sujet : Dans notre culture, ce dont vous avez l'air est une part tellement importante de qui vous êtes et de comment les gens vous traitent. En particulier si vous êtes une femme. Au point que, si vous êtes belle, si vous êtes une belle femme ou une belle fille, vous vous habituez à un certain niveau d'attention de la part des autres. Vous vous habituez à l'admiration pas seulement de la part de votre entourage, mais de la part d'inconnus, de la part de presque tout le monde. Vous vous habituez aux compliments, à ce que les gens recherchent votre compagnie, veuillent vous faire des cadeaux, vous rendre des services. Vous vous habituez à susciter l'amour. Si vous êtes vraiment belle, et que vous n'êtes ni malade mentale, ni effroyablement prétentieuse, ni une abrutie finie, vous vous habituez tellement au succès, à l'amour, à l'admiration que vous finissez par penser que cela va de soi, vous ne vous rendez même plus compte que vous êtes privilégiée. Puis un jour, tout ceci disparaît. En réalité, cela se produit graduellement. Vous commencez à remarquer certaines choses. Les têtes ne se retournent plus sur votre passage, les gens que vous rencontrez ne se souviennent plus systématiquement de votre visage. Et cela devient votre nouvelle vie, votre étrange nouvelle vie: celle d'une personne ordinaire, indésirable, dotée d'un visage commun et parfaitement oubliable. 

J'y songe parfois, dit la femme autrefois superbe, lorsque j'entends de jeunes femmes se plaindre du fait que, où qu'elles aillent, elles se font reluquer ou siffler par des types — toute cette attention grossière et malvenue. Et je comprends, dit-elle, car j'ai ressenti la même chose autrefois. Mais qu'on me présente celle de ces filles qui, dans quelques années s'écriera, Alléluia, enfin, je suis tellement heureuse que cela ne m'arrive plus jamais ! [...] 

Je me souviens qu'[elle] avait ajouté : Passé un certain âge, c'était comme un mauvais rêve — l'un de ces cauchemars où, sans que vous sachiez pourquoi, plus personne dans votre entourage ne vous reconnaît. Les gens ne venaient plus vers moi, ne cherchaient plus à se lier d'amitié avec moi comme ils l'avaient toujours fait auparavant. Je n'avais jamais été obligée de me donner le moindre mal pour que les gens m'aiment et m'admirent. Soudainement j'étais timide, maladroite en société. Pire, je commençais à être paranoïaque. M'étais-je transformée, étais-je devenue l'un de ces êtres pathétiques, qui veulent à tout prix être aimés alors que chacun sait que ce sont précisément ces gens-là que personne n'aime jamais ?

[...] En réalité j'ai souvent le sentiment d'être morte, dit la femme autrefois superbe. Je suis morte depuis toutes ces années et je suis devenue le fantôme de moi-même. Je porte le deuil de cet être perdu depuis, et rien, pas même l'amour que j'ai pour mes enfants et mes petits-enfants, ne peut m'en consoler.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 2 juillet 2025

S'aimer et se pardonner de notre mieux

Les reculs sur l'écologie se multiplient et ça rend fou. On est au-delà de l' "inaction criminelle" (D. Voynet, questions au gouvernement du 1er juillet). Ces LR et Renaissance capables d'initier un tel mouvement pour satisfaire lobbies ou électorat traditionnel sont de la pire espèce. Ils me donneraient presque envie d'user du même vocabulaire que Pierre-Emmanuel Barré dans ses chroniques sur Nova.
Ou alors de publier l'ultime extrait de la conférence sur l'environnement qui ouvre le roman de Sigrid Nunez.

Avant les applaudissements, avant la fin du discours, l'homme aborda un dernier point qui ourla tout de même la surface lisse de l'auditoire. Un murmure bruissa parmi le public (que l'homme ignora), les gens remuèrent sur leurs sièges, je remarquai quelques mouvements de tête et, quelques rangées derrière moi, une femme étouffa un rire nerveux. C'est fini, répéta-t-il, c'était trop tard, nous avions trop longtemps repoussé l'échéance. Notre société était devenue trop fragmentée, trop dysfonctionnelle pour que nous puissions encore espérer réparer à temps les erreurs calamiteuses que nous avions commises. Et dans tous les cas, il demeurait difficile de capter l'attention des gens. Ni les catastrophes climatiques qui se succédaient, saison après saison, ni la menace d'extinction d'un million d'espèces animales à travers le monde ne parvenaient à placer la destruction de l'environnement au premier plan des préoccupations de notre pays. Et quelle tristesse, remarqua-t-il, de constater le nombre de gens, parmi les classes les plus créatrices et les plus instruites, celles dont on aurait pu espérer des solutions inventives, qui préféraient se tourner vers la thérapie personnelle, vers des pratiques pseudo-religieuses prônant le détachement, le moment présent, l'acceptation de la réalité telle qu'elle est, la sérénité face aux tracas du monde. [...] Le culte du bien-être, l'apaisement des angoisses quotidiennes, l'évitement du stress : tels étaient les nouveaux idéaux de notre société, dit-il — plus nobles apparemment que le salut de la société elle-même. La mode de la pleine conscience n'était qu'une nouvelle forme de distraction, dit-il. Bien sûr que nous devrions être stressés. Nous devrions être littéralement consumés par la peur. La méditation en pleine conscience pourra bien aider celui qui se noie à se noyer dans la sérénité, mais jamais elle ne remettra le Titanic à flot, dit-il. Ni les efforts individuels pour accéder à la paix intérieure, ni l'attitude compassionnelle à l'égard des autres n'auraient pu conduire à une action préventive opportune, mais bien une obsession collective, fanatique, excessive, du désastre imminent.

Il était inutile, dit l'homme, de nier la perspective de souffrances d'une magnitude immense, ou l'absence d'issue pour y échapper.

Comment, alors, devrions-nous vivre ?

La première chose que nous devrions nous demander, c'est devrions-nous continuer de faire des enfants ?

(Là, moment de flottement, celui dont je parlais plus haut: des murmures, des mouvements dans le public, ce rire nerveux de femme. Ce passage était, de plus, inédit. Le sujet des enfants n'avait pas été abordé dans l'article.)

Pour être bien clair, il ne suggérait pas que toutes les femmes enceintes aillent se faire avorter, précisa l'homme. Bien sûr que ce n'était pas ce qu'il voulait dire. Ce qu'il disait, c'était que peut-être l'idée de fonder une famille, en cours depuis des générations, devait être repensée. Que peut-être c'était une mauvaise idée de donner naissance à des êtres humains dans un monde qui avait de grandes chances, au cours de leur vie, de devenir un lieu morose, terrifiant, sinon invivable. Il s'interrogeait simplement : n'est-il pas égoïste de continuer aveuglément de se comporter comme s'il n'y avait que peu de chances que le monde devienne ce lieu morose, voire immoral, cruel ?

Et, après tout, poursuivit-il, n'y avait-il pas dans le monde d'innombrables enfants en mal désespéré de protection face aux menaces existantes ? N'y avait-il pas des millions et des millions de gens souffrant déjà de différentes crises humanitaires, que des millions et des millions d'autres décidaient tout bonne-ment d'oublier ? Pourquoi ne pourrions-nous pas concentrer notre attention sur les douleurs grouillant déjà parmi nous ?

C'était là, sans doute, que résidait notre dernière chance de nous racheter, dit l'homme en élevant la voix. Le seul cap sensé et moral que puisse suivre une civilisation courant à sa perte : apprendre à demander pardon et réparer dans une très moindre mesure le mal dévastateur que nous avions causé à notre famille humaine, aux créatures qui nous entourent et à notre magnifique planète. S'aimer et se pardonner de notre mieux. Et apprendre à dire au revoir. [...]

La foule quittait les lieux dans une atmosphère maussade. Certains avaient l'air assommés.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 11 juin 2025

Cela dépasse l'entendement

Avant de développer son intrigue, "Quel est donc ton tourment ?", le roman de Sigrid Nunez, débute par le récit d'un long exposé auquel l'autrice assiste. L'analyse est brillante, implacable, je ne peux ici l'ignorer.

C'est fini, répéta-t-il. Il ne restait plus rien de la foi et de la consolation qui avaient nourri des générations et des générations, cette conviction que, bien que notre séjour individuel sur Terre doive un jour se terminer, ce que nous aimions, ce qui comptait pour nous continuerait après nous, le monde auquel nous avions appartenu nous survivrait — cette époque était révolue, dit-il. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas. Il nous faudrait vivre et mourir en en étant conscients. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas, expliqua l'homme, car ils ne pourraient résister aux forces que nous avions nous-mêmes déployées pour les attaquer. Nous étions notre propre pire ennemi, nous nous étions positionnés en cibles faciles, permettant non seulement la création d'armes capables de nous tuer de mille manières imaginables mais aussi que ces armes atterrissent entre les mains d'égopathes, nihilistes, dépourvus de toute empathie, de toute conscience. Entre notre incapacité à contrôler la diffusion des armes de destruction massive et notre incapacité à éloigner du pouvoir ceux pour qui leur utilisation non seulement était envisageable mais représentait peut-être une tentation irrésistible, la perspective d'une guerre apocalyptique devenait hautement probable... 

[...] Mais imaginons qu'il n'y ait pas de menace nucléaire, poursuivit l'homme. Imaginons que, par quelque miracle, tout l'arsenal nucléaire mondial ait été pulvérisé pendant la nuit. Ne serions-nous pas confrontés aux périls engendrés par des générations d'hommes stupides, sans vision aucune et capables de se mentir à eux-mêmes... ? Les industriels des énergies fossiles, dit l'homme. Combien sont-ils, combien sommes-nous ? Cela dépasse l'entendement que nous, peuple libre, citoyens d'une démocratie, nous n'ayons pas su les arrêter, nous n'ayons pas su nous dresser contre ces hommes et leurs complices politiques, tout entiers dévoués à la négation du changement climatique. Et dire que ces mêmes personnes ont déjà dégagé des profits en milliards, faisant d'eux les hommes les plus riches ayant jamais existé... Et puisque la nation la plus puissante du monde a pris leur parti et s'est engagée en première ligne du déni, quel genre d'espoir reste-t-il à la planète Terre ? Il est absurde d'espérer que les foules de réfugiés fuyant le manque de nourriture et d'eau potable causé par le désastre écologique puissent trouver de la compassion là où leur désespoir les a conduits. Au contraire, nous allons assister bientôt au déploiement de l'inhumanité de l'homme envers l'homme à une échelle jamais vue auparavant. 

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mardi 11 mars 2025

Le monde est divisé en deux sortes de personnes

Je ne sais pas qui c'était mais quelqu'un, peut-être ou peut-être pas Henry James, a dit que le monde était divisé en deux sortes de personnes : ceux qui, voyant quelqu'un souffrir, pensent : Cela pourrait m'arriver, et ceux qui pensent : Cela ne m'arrivera jamais. Les premiers nous aident à supporter la vie, les seconds en font un enfer.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

Je suis très content d'entamer enfin la publication des extraits de ce roman que j'ai beaucoup apprécié, par l'autrice de "L'ami" (déjà relayé dans ces colonnes). Je l'ai lu il y a un an.... j'ignorais alors qu'une adaptation par Pedro Almodóvar ("La Chambre d'à côté") pour le cinéma sortirait quelque mois plus tard! Depuis Kundera (lu il y a plus de 20 ans, ca date), j'aime ces plumes contemporaines qui entrecoupent le récit de réflexions personnelles et références culturelles.

dimanche 2 février 2025

Nous immuniser contre le «tout, tout de suite»

Ultime extrait sur ce blog de l'essai de Sébastien Bohler, Le Bug humain. Nous avons vu précédemment que notre cerveau nous pousse naturellement à vouloir toujours plus, tout de suite... Comment hacker son cerveau pour qu'il commence à privilégier le long terme sur le court terme. ? Une réponse pourrait être de développer ce qui fonctionne pour contrer les addictions : la pleine conscience. Elle aide non seulement à prendre du recul sur ce que nous dicte le cerveau, mais aussi à lui donner plus de satisfaction avec moins.

Cette observation est absolument cruciale. Elle concerne le principal obstacle qui nous empêche de nous projeter dans l'avenir. Face aux enjeux climatiques, nous sommes comme une personne accro à la nourriture devant une tablette de chocolat : incapables de penser à notre avenir et entièrement happé par le présent. Nous perdons de vue le long terme et favorisons notre plaisir instantané. En découvrant que les techniques mentales qui développent notre niveau de conscience peuvent efficacement lutter contre le biais de dévalorisation temporelle, les scientifiques nous indiquent donc une voie possible pour nous sortir de ce piège : augmenter notre niveau de conscience global. Nous immuniser, par le pouvoir de notre cortex, contre l'appel du «tout, tout de suite». Récupérer le pouvoir de la réflexion au long cours sur notre avenir. De telles pratiques nous donnent plus de liberté pour prendre en main notre destinée.

Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)


Avant d'en arriver là, l'auteur développe longuement un parallèle avec l'alimentation, que je restitue ici partiellement, si le sujet des troubles de l'alimentation en soi vous intéresse.

vendredi 10 janvier 2025

Décider où le monde doit aller

"On sait tous que nos enfants à l'école ont plutôt intérêt à être bons en maths qu'en dessin. C'est fou! L'art, c'est extraordinaire pour inventer des possibles, déconstruire des certitudes, voir les choses autrement, pour inventer de la contingence.

La plupart de nos dirigeants sortent grosso modo de l'école polytechnique. Ca veut dire que les gens qui choisissent les orientations sociétales sont essentiellement choisis parce qu'ils sont très bons pour inverser des matrices et résoudre des équations différentielles non linéaires. Ca n'a aucun sens. Ce sont des qualités qui existent [...] mais c'est pas du tout intéressant pour décider où le monde doit aller! C'est même quelque part anti-corrélé avec les qualités humaines, poétiques et d'imagination qui permettraient de nous donner une chance."

Parole pleine de bon sens, exprimée à l'oral par Aurélien Barrau. Qu'on n'ergote pas sur les écoles d'origine, on aura compris le fond de la pensée. Que je rapproche d'ailleurs du passage suivant du "Bug humain" (ouvrage dont je publie en ce moment des extraits)


Le paradoxe humain tient au fait que nous sommes dotés d'un cortex cérébral d'une très grande puissance de calcul, que nous employons essentiellement à des fins utilitaires, de performance et de technique. Depuis plusieurs millénaires, notre pouvoir d'abstraction, de conceptualisation et de planification nous sert principalement à concevoir des outils et des machines qui améliorent notre confort, notre accès aux ressources alimentaires et notre santé. Nous vivons mieux, nous vivons plus longtemps, nous succombons moins aux maladies et ne mourons plus de faim. [...]. Bravo au cortex ! Magnifique réussite pratique ! Mais, derrière cette fantastique capacité à trouver des solutions technologiques pour améliorer notre vie matérielle, les forces profondes qui nous animent restent totalement impénétrables. Nous excellons dans l'art de réaliser nos objectifs, pas dans celui de les établir. Le seul critère qui guide notre action est la faisabilité technique.

Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)

Alternative : donnons-nous et priorisons des indicateurs directement liés au bien-être de la société et de la biodiversité, nul doute que nous atteindrons nos objectifs. Relire à ce propos - et entre autres - Serge Latouche (publié dans ces colonnes en 2011).

vendredi 3 janvier 2025

The worst friend I've ever had

Mais quel est donc ce compagnon toxique chanté par Aidan Moffat dans ce morceau ?

I woke up this morning and opened you up
With a squeeze and a tender caress
We locked horns right away, I was shit on your shoe
I took a dressing down before I got dressed

I come to you for confirmation, testimony, adulation
Education, excitation, palpitation and flirtation
But you give me aggravation, insult and disinformation
Hatred, bias and predation, suicidal ideation

You take all my time, you take all my strength, you steal my love
You are the worst friend I've ever had
I let you inside, I follow you blind, I take your lead
Now I am a distant pal, an absent dad

My fingerprints all over your body
Your talons dug into my mind
My nucleus accumbens is putty in your hands
So go easy on me, please, be kind

I let you inside, I follow you blind, I take your lead
Now I am a fat recluse, a steaming ghost
You take all my time, you take all my strength, you steal my love
You are a barstool bore, a reckless host

Forged in the loins of the wild, wild west
Taste the testosterone, smell all that ego
Toys for the boys, but we think we are blessed
Wherever they're taking us, that's where we go

When will I be cured of this crippling fucking FOMO?
You went down for half an hour, and it felt good
I accepted then that you would never light this face again
But I crumbled when you came back, you knew I would

Now my eyes are on fire and my thumbs are numb
But look at these numbers, see how you want me
A slave to your rhythms, the beats of your drum
You love me then leave me, then test me and taunt me

You take all my time, you take all my strength, you steal my love
(You bait me and hate me)
I let you inside, I follow you blind, I take your lead
(You shame me and maim me)

These thoughts and opinions are all my own
Your thoughts and opinions are not my own
My thoughts and opinions are not your own
Our thoughts and opinions are not our own

Arab Strap - Sociometer blues
I'm Totally Fine with It 👍Don't Give a Fuck Anymore 👍 (2024)

Tout le monde aujourd'hui est à peu près conscient que les téléphones portables et les réseaux sociaux nous ont asservis et sont psychologiquement dommageables, si bien qu'il n'est plus ni clairvoyant, ni révolutionnaire de le clamer... Encore que ce soit ici fait avec talent.

Ceci ne saurait me dispenser de citer ce passage de l'essai de Sébastien Bohler, qui, je le rappelle, analyse les forces contemporaines à l'oeuvre (celles qui nous envoient dans le mur) et comment la constitution même ne notre cerveau les engendre ou les subissent. Le livre date de 2019, aussi convient-il de remplacer dans ce passage "Facebook" par "Instagram".


Facebook titille une fibre très sensible de notre cerveau : l'estime de soi. Ce concept désigne l'opinion que chacun d'entre nous entretient à propos de soi-même : suis-je une bonne personne, un bon amant, un bon employé? Ce sentiment d'amour-propre et de considération, pour soi dépend en partie de la confiance que nous ont donnée nos parents et, plus tard, de nos réussites personnelles, mais pour partie aussi du regard que les autres portent sur nous. C'est là que les réseaux sociaux ont trouvé un moyen d'envahir nos vies, car ils ne cessent de nous soumettre au regard des autres, et à leurs commentaires. Nous sommes alors amenés à nous demander, de plus en plus souvent, ce que nous valons aux yeux d'une multitude d'inconnus. Le problème est que nous ne sommes pas forcément faits pour cela.

Notre système nerveux a été façonné pour tenir compte d'un environnement humain restreint, riche d'environ une centaine d'individus, où les relations sont fondées sur des rencontres réelles et riches de sens, combinant plusieurs modalités sensorielles ainsi que des émotions. Dans leurs enquêtes, les anthropologues considèrent que nous maintenons un maximum de 150 relations humaines suivies et porteuses de sens. Or, sur Facebook, vous pouvez avoir facilement 1000 ou 3000 amis, et des centaines de milliers d'avis favorables, les fameux likes représentés par le symbole du pouce levé. La vraie nouveauté des réseaux sociaux, avec tout le qu'ils vous mettent en comparaison avec tout le monde. Facebook a instauré la comparaison sociale sans limite. Vous pouvez passer vos journées à essayer de vous situer par rapport à des centaines de personnes, et c'est ce que font bien des gens.

Le striatum raffole de cela. C'est lui, le vrai client de Facebook et d'Instagram. Des chercheurs en neurosciences ont voulu savoir ce qui se passait dans le cerveau des gens lorsqu'ils surfaient sur leur réseau préféré. Ils ont observé que le striatum nous envoie des récompenses sous forme de dopamine, ou des punitions sous forme de réductions de la même dopamine, selon les situations. Si vous obtenez moins de likes que ce que vous attendiez après avoir modifié votre profil, votre striatum s'éteint et votre estime de soi chute ; si vous obtenez plus de likes que vous ne le prévoyiez, ce même striatum produit de violentes décharges de dopamine qui vous apportent une bouffée de bien-être. Cela se traduit par une mise à jour de votre estime de soi au sein de vos archives personnelles, lesquelles sont tenues par une zone de votre cerveau localisée deux centimètres en retrait de votre front. Cette zone cérébrale appelée cortex préfrontal ventromédian va en tirer des conclusions sur ce que vous valez à vos propres yeux. Si vous venez d'obtenir une récompense, le cortex préfrontal ventromédian fait monter d'un cran votre estime de soi. Si vous avez reçu une punition, il la revoit à la baisse. Tout part de ce principe interne de recherche d'approbation par le striatum, une partie de nous-même qui nous enjoint constamment de faire face au jugement d'autrui, en quête de reconnaissance. 

[...] Les responsables ayant mis au point les algorithmes de ces réseaux sociaux commencent à reconnaître l'étendue du désastre. En 2017, l'ancien vice-président de Facebook chargé de la croissance des utilisateurs, Chamath Palihapitiya, s'est fendu d'une confession publique dans laquelle il regrettait d'avoir conçu un système qui détruisait le psychisme des adolescents en suscitant une incertitude continuelle quant à leur propre valeur, et en les incitant à se connecter en permanence dans l'espoir de se rassurer, produisant l'effet contraire. Le tout grâce à la puissance de « boucles de rétroaction à court terme basées sur la dopamine», qui « déchirent le lien social ». Chamath Palihapitiya n'était pas le premier cadre de Facebook à prendre la parole pour dénoncer les ravages opérés par ce média social sur la jeunesse. Quelques mois plus tôt, c'était l'ex-président de la société, Sean Parker lui-même, qui évoquait un système qui exploitait une vulnérabilité dans la psychologie humaine.

Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)

Cette analyse mériterait d'être réactualisée, puis qu'il n'est ici question que de participation "active" aux réseaux sociaux (avec publication de contenu). Il est aujourd'hui connu et documenté que la simple consultation nuit également à l'estime de soi.

mardi 3 décembre 2024

Une insatisfaction organisée


Pour la première fois de son histoire, l'enjeu pour l'humanité va être de se survivre à elle-même. Non plus à des prédateurs, à la faim ou aux maladies, mais à elle-même. Elle n'y est pas préparée. Devant ce défi suprême, elle ne répond que par des incohérences. La preuve : pourquoi, alors que nous sommes dotés d'outils extrêmement précis qui nous informent clairement de la tournure que vont prendre les événements dans quelques décennies, restons-nous impassibles ? Pourquoi, face à la catastrophe, continuons-nous à agir comme par le passé ? Qu'est-ce qui, en nous, est si dysfonctionnel ? 


C'est là le propos du livre "Le bug humain", dans lequel l'auteur cherche à comprendre et expliquer "pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher". Commençons par déterminer ce que cherche notre cerveau : 
 
[il] est programmé pour poursuivre quelques objectifs essentiels, basiques, liés à sa survie à brève échéance : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d'efforts et glaner un maximum d'informations sur son environnement. Ces cinq grands objectifs ont été le leitmotiv de tous les cerveaux qui ont précédé le nôtre sur le chemin accidenté de l'évolution des espèces vivantes. Et ce, depuis les premiers animaux qui ont vu le jour dans les océans à l'ère précambrienne, il y a un demi-milliard d'années, jusqu'au dirigeant d'entreprise qui règne sur des milliers d'employés et gère le cours de ses actions depuis son smartphone.

L'atteinte de ces objectifs active "le circuit de la récompense" (lié à la sécrétion de dopamine). Là où le bas blesse, et ce que montrent des expériences sur des rats, c'est qu'à gain égal, la récompense diminue. Nous sommes donc "programmés pour vouloir toujours plus". Cet aspect neurologique entre tragiquement en résonance avec l'une des puissants moteurs du capitalisme :

A partir des années 1920, le discours publicitaire insista justement sur la comparaison sociale. Pour amener chaque foyer américain à se procurer une automobile puissante et luxueuse alors que la sienne était amplement suffisante et que de toute façon les limitations de vitesse rendaient totalement abscons un moteur de 180 chevaux, les slogans firent vibrer la corde de l'envie et du statut : "Savez-vous que votre voisin possède déjà la Buick 8.64 sport roadster ?"

Cette stratégie s'est avérée diablement efficace. Sans le savoir, les cabinets de publicitaires avaient libéré la force profonde de nos cerveaux, une énergie primate ancienne, capable de faire tourner toute une économie. Le principe d'action de cette nouvelle incitation à consommer était presque miraculeux car il supposait une escalade permanente. Lorsque tout le monde possède un certain type de produit sophistiqué, le seul moyen de gagner un petit cran de statut supplémentaire est de s'en procurer d'encore meilleurs. Charles Kettering, alors vice-président de General Motors, déclarait ainsi dans les années 1920: «La clé de la prospérité économique, c'est la création d'une insatisfaction organisée.» Le même principe était énoncé quelques années plus tard par l'économiste John Galbraith, pour qui l'économie avait pour principale mission de « créer les besoins qu'elle cherche à satisfaire». En 1929, Herbert Hoover, alors président des États-Unis, commanda un rapport sur les changements dans l'économie. [...] extrait [...] : 

L'enquête démontre de façon sûre ce qu'on avait longtemps tenu pour vrai en théorie, à savoir que les désirs sont insatiables ; qu'un désir satisfait ouvre la voie à un autre. Pour conclure, nous dirons qu'au plan économique un champ sans limites s'offre à nous ; de nouveaux besoins ouvriront sans cesse la voie à d'autres plus nouveaux encore, dès que les premiers seront satisfaits. [...] La publicité et autres moyens promotionnels [...] ont attelé la production à une puissance motrice quantifiable. [...] Il semble que nous pouvons continuer à augmenter l'activité. [...] Notre situation est heureuse, notre élan extraordinaire. 
 
Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)

Je me permets de détourner le sens premier du titre de l'essai, et choisis comme illustration à cet article une image marquante d'une série marquante (dont je tais le nom pour ne pas vous spoiler) qui donne tout à coup une autre lecture du titre !

dimanche 20 octobre 2024

Lois de la robotique


"Contes et légendes" de Joël Pommerat n'est pas une pièce "sur" les robots, mais "avec" des robots. L'auteur exploite ce contexte futuriste plausible pour interroger l'humanité de ses personnages.

Comme toute histoire un minimum bien écrite faisant intervenir ces créations humanoïdes, elle cependant touche du doigt des sujets assez vertigineux, dès lors qu'on prend le temps de la réflexion.

Qui a étudié Frankenstein de Mary Shelley (1818), se rappellera les idées préalables ayant nourri l'imagination de l'autrice : le golem du folklore juif, le galvanisme... Plus tard, Karel Čapek, un auteur tchèque emploiera le terme "robot" (inventé par son frère) pour la première fois dans la pièce de théâtre "R. U. R. (Rossum's Universal Robots)" (1920).

Elle raconte l'histoire de robots qui se révoltent contre les hommes et les exterminent tous. À la fin de la pièce, après avoir perdu le secret de leur fabrication, deux d'entre eux découvrent l'amour, et le dernier être humain leur remet la responsabilité du monde.

Si les interrogations existentialistes apparaissent dès le premier écrit avec des robots, c'est qu'elles découlent du concept même. On découvre, enfant, les robots sous le prisme technologique, mais leur essence est d'être des créatures fabriquées "de toute pièce".

Puisque le robot peut être un danger (et on pourra se reporter aux discussions actuelles sur l'IA), Isaac Asimov gravera dans le marbre, en 1942, ses trois fameuses lois de la robotique, qui seront reprise par tout auteur ou toute oeuvre postérieur(e).
  • Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  • Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  • Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
Plus proche de nous, on pourra se souvenir de la série "Real Humans" (discutée dans ces colonnes, et référence de Joël Pommerat) et surtout regarder l'excellent animé Pluto (feat. un certain Astro). Y sont soulevés dans une histoire haletante les thèmes du libre-arbitre, des sentiments (amour, tristesse, peur de la mort, haine), de la violence envers la race humaine, les possibilités d'effacement/altération de la mémoire...



Joël Pommerat, Contes et Légendes (2020)
 Toshio KawaguchPluto (2023)
Lars Lundström, Real Humans (2013-2014)