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jeudi 7 décembre 2017

Life is a tale, told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing

Perdu dans un océan de médiocrité, Macbeth (2015) surnageait aisément parmi les films au catalogue d'un vol long courrier Paris - Pékin. Certains pourront lui reprocher sa dimension esthétisante, mais comment ne pas en apprécier la photographie, devant la laideur, au choix criarde ou bleutée, de tant de films actuels?


Justin Kurzel, Macbeth (2015)

vendredi 1 décembre 2017

I have lived long enough

I have lived long enough: my way of life
Is fall'n into the sear, the yellow leaf;
And that which should accompany old age,
As honour, love, obedience, troops of friends,
I must not look to have; but, in their stead,
Curses, not loud but deep, mouth-honour, breath,
Which the poor heart would fain deny, and dare not.

William Shakespeare, Macbeth (genre 1611)
Justin Kurzel, Macbeth (2015)

Même vues et revues, la puissance des pièces de Shakespeare reste pour moi intacte, si bien que je ne me lasse jamais d'en voir des représentations ou adaptations. Dernière en date, le film de Justin Kurzel, feat. Michael Fassbender et Marion Cotillard (qui plus est, servi par une photo somptueuse - j'y reviendrai)

A voir également : son adaptation par Akira Kurosawa ("le château de l'araignée"), dont je d'ailleurs parlais ici.


Quant à la version française du texte qui ouvrait cet article, la voici :

J'ai vécu assez longtemps. Le cours de ma vie commence a décliner. Les feuilles jaunissent, et ce qui devrait accompagner le grand âge, honneurs, amour, obéissance, amis en abondance, je ne peux compter en jouir. A la place, malédictions étouffées mais véhémentes, hommages juste murmurés, que celui qui les prononce voudrait renier, et n'ose pas.

lundi 20 mars 2017

Promettre est dans l'air du temps

Ce soir, sur TF1.

C'est tout ce qu'il y a de mieux : promettre est dans l'air du temps. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue l'accomplissement d’une parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est plus poli, plus à la mode ; tenir sa promesse, c'est faire son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui le fait.

William Shakespeare, Timon d’Athènes (1608)


*
*         *
(en VO)

Good as the best. Promising is the very air o' the
time: it opens the eyes of expectation:
performance is ever the duller for his act; and,
but in the plainer and simpler kind of people, the
deed of saying is quite out of use. To promise is
most courtly and fashionable: performance is a kind
of will or testament which argues a great sickness
in his judgment that makes it.

vendredi 10 mars 2017

Le voile d’un patriotisme ardent

En bon fan de Shakespeare, je suis toujours ravi quand une de ses pièces méconnues se monte. Pourquoi en effet toujours donner à voir les 7-8 mêmes, alors qu'il en existe tant d'autres ?
Peut-être parce qu'elles sont moins réussies... ou de moindre portée...

Dans Timon d'Athènes, le metteur en scène Cyril Le Grix a néanmoins trouvé des résonances avec notre époque : lorsqu'un monde sans "fraternité économique" (on dirait aujourd'hui "justice sociale") périclite, mené à sa perte par une caste de puissants. Selon lui, dans cette pièce, "Shakespeare met en évidence les dispositifs par lesquels une société guidée par l’avidité, l'avarice et la thésaurisation à outrance, pervertit la sphère politique, enfante la guerre et détruit notre planète."

Bénéficiant d'une traduction *relativement* récente, le texte, dans ses allusions à la "politique" prend une certaine saveur.



À merveille ! Votre Seigneurie est un admirable coquin ! Le diable n’a pas su ce qu'il faisait en faisant l’homme politique : il s’est fait tort ; et je ne puis m’empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse de l’homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour justifier sa méchanceté ! ainsi font ceux qui, sous le voile d’un patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu ! Tel est le caractère de cet ami politique. 

En VO maintenant :

Excellent! Your lordship's a goodly villain. The
devil knew not what he did when he made man
politic; he crossed himself by 't: and I cannot
think but, in the end, the villainies of man will
set him clear. How fairly this lord strives to
appear foul! takes virtuous copies to be wicked,
like those that under hot ardent zeal would set
whole realms on fire: Of such a nature is his
politic love.


William Shakespeare, Timon d’Athènes (1608)
Adaptation et mise en scène Cyril le Grix
Jusqu'au 2 avril au Théâtre de la Tempête

mercredi 11 janvier 2017

Ma résurrection

Lorsque je serai mort par mort naturelle ou violente, si on trouve de l'argent dans mes poches, que les acteurs le boivent pour le salut de mon âme. Des biens mobiliers ou immobiliers je n'en ai pas, sinon ce corps coupable qui de toute façon ne m'appartient pas mais qui retournera à la terre mère : poussière à la poussière. Je demande seulement que ma tête ne partage pas le destin de mon corps et que mon crâne soit légué à une troupe de théâtre comme accessoire. Chaque fois que le fossoyeur en creusant et en chantant le jettera hors de la tombe de Yorick, et chaque fois qu'Hamlet le prendra dans ses mains et dira : "Ce crâne avait une langue, et pouvait chanter jadis", ce sera ma résurrection.

Notre crâne comme accessoire, collectif Les Sans Cou (2016)

dimanche 26 janvier 2014

Ce "meilleur des mondes possibles"

Dans l'article reprenant un dialogue de la série True Detective que je publiais la semaine passée , le détective Rust Cohle se référait à la notion de "pessimisme" en philosophie.

Je saisis cette opportunité pour revenir au "Monde comme volonté et représentation" (dont j'ai déjà cité de nombreux extraits) et ainsi illustrer ce terme, qui est souvent le premier qualificatif qui vient à l'esprit, lorsqu'il est question de Schopenhauer.

Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d’autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l’histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. C'est ce qui explique que le meilleur ne perce que péniblement, que le noble et le sage ne se manifestent que très rarement et ne trouvent guère influence ou audience, alors que l'absurde et le faux dans le domaine de la pensée, le plat et le banal dans le domaine de l'art, le méchant et le perfide dans le domaine de la conduite, continuent effectivement d'exercer leur empire, lequel n’est perturbé que par de brèves interruptions. Par contre, l'excellent en tout genre n'est toujours qu'une exception, un cas parmi des millions, et, lorsqu'il s’est déclaré dans une œuvre durable, celle-ci, après avoir survécu à l'animosité de ses contemporains, se tient isolée, conservée comme une météorite tombée d’un autre ordre de choses que celui qui domine ici-bas. [...]

Si enfin on mettait sous les yeux de chacun les douleurs et les tourments terribles auxquels sa vie est constamment exposée, il serait figé d'effroi; et si on conduisait l’optimiste le plus borné à travers les hospices, les lazarets et les salles d’opérations chirurgicales, dans les prisons, les chambres de torture et les étables à esclaves, sur les champs de bataille et aux lieux de supplice, si on lui dévoilait ensuite tous les obscurs logis où la misère se cache des regards de la froide curiosité [...], il finirait certainement par comprendre lui aussi la nature de ce meilleur des mondes possibles. Car où Dante aurait-il puisé la matière pour son Enfer sinon dans ce monde réel qui est le nôtre ? Et encore, c'est devenu un Enfer plutôt bien ordonné. Mais lorsqu'il devait s'atteler à la tâche de dépeindre le Ciel et ses joies, il était confronté à une difficulté insurmontable, car notre monde n’offre pas du tout le matériau à cette fin. [...]

Et de conclure (attention, c'est radical) :
A mon sens l'OPTIMISME, lorsqu'il n est pas le bavardage irréfléchi de ceux qui derrière leur front bas n’abritent rien d'autre que des mots, n’est pas seulement une manière de penser absurde, mais aussi véritablement INFÂME, car elle revient à railler et à mépriser les souffrances sans nom de l'humanité.

Une nouvelle fois dans ces colonnes, je me permets un rapprochement avec des dialogues entendus dans Twin Peaks :

- James, don't leave ... It's not our fault!
- It doesn't matter. Don't you see? Nothing we do matters. Nothing's ever going to change. It doesn't matter if we're happy when the rest of the world goes to hell.

La pauvre Donna n'a pas le temps de répliquer, que James a déjà enfourché sa moto, et est sorti du cadre. Bien sûr, la question qui vient à l'esprit, est celle que formule immédiatement Hart à l'endroit de son collègue dans True Detective :

Hart : So, what’s the point of getting out of bed in the morning?
Cohle: I tell myself I bear witness, but the real answer is that it’s obviously my programming. And I lack the constitution for suicide.

Pour être tout à fait complet, je cite la réponse de Schopenhauer :
Si le suicide nous en offrait réellement la possibilité, en sorte que l'alternative «être ou ne pas être» se présentait au sens le plus concret, alors il faudrait absolument le choisir, comme un dénouement éminemment désirable (a consummation devoutly to be wish’d), Mais quelque chose en nous dit qu’il n’en sera pas ainsi, que ce ne sera pas terminé, que la mort ne sera pas un anéantissement absolu.

Twin Peaks (E16), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

Que mon lectorat se rassure, après ses propos noirs et durs, un prochain article se chargera de louer l'Optimisme.

lundi 13 janvier 2014

I remember those cheers


I remember those cheers
They still ring in my ears
And for years, they'll remain in my thoughts.

'Cause one night
I took off my robe, and what'd I do?
I forgot to wear shorts.
I recall every fall, every hook, every jab
The worst way a guy can get rid of his flab.

As you know, my life wasn't drab.
Though I'd rather hear you cheer
When I delve into Shakespeare
"A horse, a horse, my kingdom for a horse",
I haven't had a winner in six months.

I know I'm no Olivier
If he fought Sugar Ray
He would say
That the thing ain't the ring, it's the play.
So give me a stage
Where this bull here can rage
And though I could fight
I'd much rather recite
That's entertainment !
That's entertainment...

Raging Bull, Martin Scorcese (1980)

Ce sont là les premiers mots du film.
La tirade est prononcée par Jack La Motta (Robert de Niro), dans sa loge. Sa carrière de boxeur est alors derrière lui, et son plaisir est désormais dans le "stand up".

samedi 3 août 2013

Have you ever experienced absolute loss?

Have you ever experienced absolute loss?
It's more than grief. Its deep down inside. Every cell screams.
You can hear nothing else.


Voici comment je m’explique que la folie est souvent occasionnée par une souffrance véhémente de l’esprit, par des événements terribles et imprévus. En tant qu'événement réel, toute souffrance de cette espèce est toujours limitée au présent, elle n’est donc qu'éphémère et, dans cette mesure, elle n'est pas encore excessivement pesante: elle ne devient outrancièrement lourde que lorsqu'il s'agit d'une douleur durable; or, comme telle, la souffrance n'est qu'une pensée et réside donc dans la MEMOIRE : si un tel chagrin, un tel savoir ou souvenir douloureux, est atroce au point de devenir purement et simplement insupportable, au point que l’individu risque d'y passer, alors la nature ainsi angoissée recourt à la FOLIE comme à l'ultime moyen de sauver la vie: l’esprit tant tourmenté déchire alors en quelque sorte le fil de sa mémoire, comble les trous par des fictions et se réfugie ainsi dans la folie face à cette douleur qui dépasse ses forces, à l'instar d'un membre brûlant qu’on ampute pour le remplacer par un membre en bois — Qu’on prenne comme exemple Ajax enragé, le roi Lear et Ophélie, car les créatures du génie authentique, auxquelles seules on peut se référer ici comme étant universellement connues, égalent dans leur vérité les personnes réelles: l’expérience réelle montre d’ailleurs souvent tout à fait la môme chose. Un cas analogue, mais affaibli, de cette espèce de passage de la douleur à la folie nous est fourni par le fait que bien souvent, nous cherchons à chasser de manière quasi mécanique un souvenir pénible, qui revient subitement, par une remarque à voix haute ou par un mouvement, nous cherchons à en détourner notre propre attention, à nous en distraire de force. —

Twin Peaks (E11), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

De nouveau, un peu de Schopenhauer appliqué... le paragraphe qui précède pourra sembler ne pas porter en soi d'idée novatrice, et pour cause : la théorie de la folie qui y est développée est "conforme à ce qui est aujourd'hui admis" (dixit Wikipedia). On est cependant au début du XIXème siècle, qui plus est avant l'essor de la psychologie. Carl Jung (1875 - 1961 / collaborateur à ses débuts de Freud) parlera même à un moment donné de la psychologie comme une continuation de « l'héritage de Schopenhauer ».

-

De manière annexe, Alain reprendra lui aussi plus tard l'idée selon laquelle la folie constitue un cas "grossi", amplifié, de nos comportements ou erreurs.

lundi 1 juillet 2013

I cried to dream again

CALIBAN.- N'aie pas peur : l'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d'instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m'éveillais, je pleurais d'envie de rêver encore.

William Shakespeare, la Tempête (1611)

Stephano, Trinculo, Caliban et Ariel


*
*     *
En VO :

CALIBAN
Be not afeard; the isle is full of noises,
Sounds and sweet airs, that give delight and hurt not.
Sometimes a thousand twangling instruments
Will hum about mine ears, and sometime voices
That, if I then had waked after long sleep,
Will make me sleep again: and then, in dreaming,
The clouds methought would open and show riches
Ready to drop upon me that, when I waked,
I cried to dream again.

mardi 4 juin 2013

Nous sommes de la matière dont les rêves sont faits

Faisant suite à un spectacle donné par des Esprits convoqués par la magie de Prospero, en l'honneur du mariage de sa fille Merida avec Ferdinand :

Our revels now are ended. These our actors,
As I foretold you, were all spirits and
Are melted into air, into thin air:
And, like the baseless fabric of this vision,
The cloud-capp'd towers, the gorgeous palaces,
The solemn temples, the great globe itself,
Yea, all which it inherit, shall dissolve
And, like this insubstantial pageant faded,
Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made on, and our little life
Is rounded with a sleep. [...]

William Shakespeare, the Tempest (1611)
Jusqu'au 9 juin au Théâtre des Quartiers d'Ivry


En français dans le texte :
Maintenant voilà nos divertissements finis ; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des temps ; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d'un sommeil.

La dernière phrase était traduite de manière plus percutante dans la représentation telle que je l'ai vue  :

samedi 26 mai 2012

Good night unto you all

Ombres que nous sommes, si nous avons déplu,
figurez-vous seulement (et tout sera réparé)
que vous n’avez fait qu’un somme,
pendant que ces visions vous apparaissaient

*
*        *

Dernier extrait du "Songe d'une nuit d'été". J'aurais voulu vous restituer des passages de "la pièce dans la pièce" qui se déroule dans la dernière scène, mais je vous laisse le plaisir de sa lecture intégrale.

Le procédé est connu chez Shakespeare : Mais ici, le registre est tout autre que dans Hamlet (où la représentation revêtait une importance capitale pour l'intrigue), puisque le ton est léger et l'ensemble très drôle (tant les textes et comédiens sont médiocres)


Au moment de refermer la pièce (la vraie), Puck s'adressera une dernière fois au public dans cet aparté (dont sont extraits les quatre vers traduits en français en début d'article) :

If we shadows have offended,
Think but this, and all is mended,
That you have but slumber'd here
While these visions did appear.
And this weak and idle theme,
No more yielding but a dream,
Gentles, do not reprehend:
if you pardon, we will mend:
And, as I am an honest Puck,
If we have unearned luck
Now to 'scape the serpent's tongue,
We will make amends ere long;
Else the Puck a liar call;
So, good night unto you all.
Give me your hands, if we be friends,
And Robin shall restore amends.

William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été (1600)

mardi 15 mai 2012

Mon ineffable joie


Come, sit thee down upon this flowery bed,
While I thy amiable cheeks do coy,
And stick musk roses in thy sleek smooth head,
And kiss thy fair large ears, my gentle joy.

Henry Fuseli, Titania and Bottom (1790)
William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été (1600)

Cette peinture est visible à la Tate Gallery à Londres !
(je l'y ai vue l'an passé...)


samedi 12 mai 2012

Les rapides dragons de la nuit

Nouvel extrait du songe d'une nuit d'été, cette fois moins pour le sens que pour la beauté de la langue (ici dans la traduction de François-Victor Hugo).
Ou comment dire que "la nuit touche à sa fin" et 'le jour se lève", en mieux.

OBERON.— Tu vois que ces amoureux cherchent un lieu pour se battre : dépêche-toi donc, Robin, assombris la nuit ; Couvre sur le champ la voûte étoilée d'un brouillard accablant, aussi noir que l'Achéron, et égare si bien ces rivaux acharnés, que l'un ne puisse rencontrer l'autre. Tantôt contrefais la voix de Lysandre, en provoquant Démétrius par des injures amères ; et tantôt raille Lysandre avec l'accent de Démétrius. Va, écarte-les ainsi l'un de l'autre, jusqu'à ce que sur leur front le sommeil imitant la mort glisse avec ses pieds de plomb et ses ailes de chauve-souris. Alors tu écraseras sur les yeux de Lysandre cette herbe, dont la liqueur a la salutaire vertu d'en enlever toute illusion, et de rendre aux prunelles leur vue accoutumée. [...]

PUCK.— Souverain des fées, ceci doit être fait en hâte ; car les rapides dragons de la nuit fendent les nuages à plein vol, et là-bas brille l'avant-coureur de l'aurore. À son approche, les spectres errant çà et là regagnent en troupe leurs cimetières : tous les esprits damnées, qui ont leur sépulture dans les carrefours et dans les flots, sont déjà retournées à leur lit véreux. Car, de crainte que le jour ne luise sur leurs fautes, ils s'exilent volontairement de la lumière et sont à jamais fiancés à la nuit au front noir.

OBERON.—Mais nous, nous sommes des esprits d'un autre ordre : souvent j'ai fait une partie de chasse avec l'amant de la matinée, et, comme un garde forestier, je puis marcher dans les halliers même jusqu'à l'instant où la porte de l'Orient, toute flamboyante, s'ouvrant sur Neptune avec de divins et splendides rayons, change en or jaune le sel vert de ses eaux. Mais, pourtant, hâte-toi ; Ne perds pas un instant ; nous pouvons encore achever cette affaire avant le jour.

William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été (1600)

(Version originale - partielle - ci-dessous)
PUCK :
My fairy lord, this must be done with haste,
For night's swift dragons cut the clouds full fast,
And yonder shines Aurora's harbinger;
At whose approach, ghosts, wandering here and there,
Troop home to churchyards: damned spirits all,
That in crossways and floods have burial,
Already to their wormy beds are gone;
For fear lest day should look their shames upon,
They willfully themselves exile from light
And must for aye consort with black-brow'd night.

jeudi 12 avril 2012

Comme il y a des êtres plus heureux que d’autres!

(english original version below)

Comme il y a des êtres plus heureux que d’autres ! Je passe dans Athènes pour être aussi belle qu’elle. Mais à quoi bon ? Démétrius n’est pas de cet avis. Il ne veut pas voir ce que voient tous, excepté lui. Nous nous égarons, lui, en s’affolant des yeux d’Hermia, moi, en m’éprenant de lui. À des êtres vulgaires et vils, qui ne comptent même pas, l’amour peut prêter la noblesse et la grâce. L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’imagination ; aussi représente-t-on aveugle le Cupidon ailé. L’amour en son imagination n’a pas le goût du jugement. Des ailes et pas d’yeux : voilà l’emblème de sa vivacité étourdie. Et l’on dit que l’amour est un enfant, parce qu’il est si souvent trompé dans son choix. Comme les petits espiègles qui en riant manquent à leur parole, l’enfant Amour se parjure en tous lieux. Car, avant que Démétrius remarquât les yeux d’Hermia, il jurait qu’il était à moi : c’était une grêle de serments, mais, aux premières ardeurs qu’Hermia lui a fait sentir, cette grêle s’est dissoute et tous les serments se sont fondus… Je vais lui révéler la fuite de la belle Hermia. Alors il ira, demain soir, dans le bois la poursuivre ; et, si pour cet avertissement j’obtiens de lui un remerciement, je serai richement récompensée. Aussi bien j’espère, pour payer ma peine, aller là-bas, et en revenir dans sa compagnie.

William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été (1600)




How happy some o'er other some can be!
Through Athens I am thought as fair as she.
But what of that? Demetrius thinks not so;
He will not know what all but he do know:
And as he errs, doting on Hermia's eyes,
So I, admiring of his qualities:
Things base and vile, folding no quantity,
Love can transpose to form and dignity:
Love looks not with the eyes, but with the mind;
And therefore is wing'd Cupid painted blind:
Nor hath Love's mind of any judgement taste;
Wings and no eyes figure unheedy haste:
And therefore is Love said to be a child,
Because in choice he is so oft beguiled.
As waggish boys in game themselves forswear,
So the boy Love is perjured every where:
For ere Demetrius look'd on Hermia's eyne,
He hail'd down oaths that he was only mine;
And when this hail some heat from Hermia felt,
So he dissolved, and showers of oaths did melt.
I will go tell him of fair Hermia's flight:
Then to the wood will he to-morrow night
Pursue her; and for this intelligence
If I have thanks, it is a dear expense:
But herein mean I to enrich my pain,
To have his sight thither and back again

Un extrait du Songe d'une nuit d'été, tel que je l'ai vu le 30 mars dernier au théâtre de Choisy-le-Roi. Si je suis allé aussi loin, c'est parce qu'il s'agissait de la version de la Compagnie de l'Unijambiste, celle-là même qui avait monté des versions marquantes de Richard III, et de Hamlet.
Cette fois, la bande originale est signée Robert le Magnifique (ex-Abstrakt Keal Agram), Thomas Poli (ex-Montgomery, et actuellement sur scène aux côtés de Dominique A) et Laetitia Sheriff.
C'est leur musique qui fait d'ailleurs de la tirade ci-dessus un des moments les plus intenses de la pièce.

Un spectacle hautement recommandable, donc, tant pour le texte en lui-même que pour la mise en scène.

jeudi 21 juillet 2011

Les salauds dorment en paix

Dans l'article précédent, après avoir parlé musique, je glissais vite fait une référence aux films visionnés récemment, notamment dans le cadre du cycle Kurosawa à la Filmothèque du Quartier Latin.

Le film que je viens de voir ce soir m'incite à accorder à ce sujet une place spécifique.

Kurosawa, Akira de son prénom (rien à voir avec Kiyoshi), réalisateurs de films de samouraïs (parfois transposés en Western: cf. "Pour une poignée de dollars" de Leone, et "les sept mercenaires"), mais pas que.

Dans "mais pas que", il y a "Les salauds dorment en paix", qui se déroule dans le japon d'après-guerre.


L'histoire d'une vengeance (avec les questionnements qui vont avec), librement adaptée d'Hamlet.


Le contexte, celui de la corruption des institutions dans l'attribution de marchés publiques. Ca a d'ailleurs tout de suite fait écho en moi à the Yards de James Gray, vu peu avant.


Ouh là là, je sens que l'intensité dramatique monte.
Un regard de Toshirô Mifune en Barbe Rousse pour calmer tout le monde


Cette fois, évidemment, c'est un peu plus éloigné de nous, par l'époque et la culture. Un film humaniste, avec des bons sentiments parfois appuyés, et tout de même un propos politique.

Il est souvent présenté comme un des (plus) grands Kurosawa, je l'ai pourtant bien moins apprécié que le film que j'ai vu ce soir...
...et dont je parlerai bientôt ici!

Akira Kurosawa, Les salauds dorment en paix (1960)
James Gray, the Yards (1999)
Akira Kurosawa, Barbe Rousse (1965)

samedi 5 mars 2011

Combien de temps durera ce toujours?

Dernier extrait de Richard III sur Arise therefore.
L'un des moments les plus intenses de la pièce, dans la mise en scène de David Gauchard, est cette joute verbale entre la Reine Elisabeth, veuve du roi Edouard IV, et Richard, meurtrier sanguinaire.
La tension est renforcée par la guitare d'Olivier Mellano, qui en fait une scène que j'aimerais beaucoup pouvoir revoir.

Ne doutant de rien, Richard se voit déjà épouser la fille de la Reine Elisabeth, alors même qu'il est l'assassin de feu le roi Edouard IV, père de la première, épouse de la seconde.

LA REINE ELISABETH — Que ferais-je bien de lui dire? que le frère de son père voudrait être son mari? Lui dirai-je que c'est son oncle, ou que c'est le meurtrier de ses frères et de ses oncles? Sous quel titre te vanterai-je, que Dieu, la loi, mon honneur et sa tendresse puissent rendre agréable à ses jeunes années?
LE ROI RICHARD — Montre-lui le repos de l'Angleterre dans cette alliance.
— Repos acquis par elle au prix d'éternels troubles!
— Dis-lui que le roi, qui peut commander, la supplie
— De consentir à ce que le Roi des rois défend.
— Dis-lui qu'elle sera une haute et puissante reine.
— Pour en déplorer le titre, comme sa mère.
— Dis-lui que je l'aimerai toujours.
— Mais combien de temps durera ce toujours?
— Jusqu'à la fin de son heureuse vie, et de plus en plus tendre!
— Mais combien de temps sa tendre vie sera-t-elle heureuse?
— Autant que le ciel et la nature la prolongeront.
— Autant qu'il plaira à l'enfer et à Richard.
— Dis-lui que moi, son souverain, je suis son humble sujet.
— Mais elle, votre sujette, abhorre une telle souveraineté.
— Appuie-moi auprès d'elle de ton éloquence.
— Une honnête proposition, pour être agréée, n'a besoin que d'être simplement dite.
— Dis-lui donc en termes simples mon amoureuse proposition.
— Dire simplement ce qui n'est pas honnête, c'est impudent.
— Vos raisons sont par trop superficielles et par trop vives.
— Oh, non! Mes raisons ne sont que par trop profondes et trop funèbres. Il n'est que trop profond et trop funèbre, le tombeau de mes pauvres enfants!
— Ne touchez pas cette corde, madame. Cela est passé !
— Je la toucherai, jusqu'à ce que la corde du cœur éclate.
— Eh bien, par mon saint George, par ma Jarretière, par ma couronne...
— Tu as profané l'un, déshonoré l'autre, usurpé la troisième.
— Je jure...
— Par rien; car ceci n'est pas un serment. Ton saint George profané a perdu sa dignité sacrée; ta Jarretière souillée a laissé en gage sa chevaleresque vertu; ta couronne usurpée a souillé sa gloire royale. Si tu veux faire un serment qu'on puisse croire, jure donc par quelque chose que tu n'aies pas outragé.
— Eh bien! par le monde.
— Il est plein de tes forfaits hideux!
— Par la mort de mon père...
— Ta vie l'a déshonorée!
— Alors, par moi-même...
— Tu t'es toi-même avili!
— Eh bien alors, par Dieu...
— C'est Dieu que tu as le plus outragé. Si tu avais craint de rompre un serment fait en son nom, l'union qu'avait formée le roi ton frère n'aurait pas été rompue, ni mon frère égorgé. Si tu avais craint de rompre un serment fait en son nom, l'impérial métal qui entoure maintenant ta tête aurait orné les jeunes tempes de mon enfant; et ils seraient ici vivants, ces deux tendres princes qui maintenant, camarades de lit de la poussière, sont devenus la proie des vers, par ta foi violée ! Par quoi peux-tu jurer à présent?
— Par l'avenir.
— Tu l'as outragé dans le passé. J'ai moi-même à verser bien des larmes avant de laver le temps futur de tes outrages passés. Les enfants dont tu as tué les parents vivent pour déplorer dans leur vieillesse leur jeunesse abandonnée; les parents dont tu as massacré les enfants vivent pour déplorer avec leur vieillesse leur antique souche desséchée. Ne jure pas par l'avenir : car tu en as abusé, avant de l'user, par un passé mal usé.

William Shakespeare - Richard III (1597)

Pour ceux d'entre vous qui souhaitent se faire une idée de la pièce, un extrait musical est visible ici... Enfin, sur le site de la Compagnie de l'Unijambiste, on apprend avec bonheur que le cycle mêlant Shakespeare et Arts Numériques s'achèvera par le Songe d'une Nuit dété.

lundi 14 février 2011

Ces secrets de l'abîme

Du 25 janvier au 5 février dernier se jouait à la Maison des Arts de Créteil le "Richard III" monté par la compagnie de l'unijambiste... Cette même compagnie qui avait présenté "Hamlet, Thèmes & Varisations" càd une adaptation de la pièce de Shakespeare, mise en musique par Tepr, Robert le Magnifique et My Dog is Gay, avec des comédiens, certes, mais aussi par interludes Arm, le emcee de Psykick Lyrikah.

La pièce que j'avais pu voir en 2005 était une telle réussite qu'évidemment je me suis précipité pour découvrir cette version de Richard III. Toujours avec Arm, mais cette fois, la musique est signée Olivier Mellano.



A dire vrai, je regretterai presque de n'avoir pas fait l'effort d'aller la voir en région l'an passé tant je voudrais revoir / revivre certaines scènes.

L'une d'elle est le récit par (George, duc de) Clarence, d'un cauchemar qu'il a eu lors d'un de ses nuits de captivité.

Pour re-situer: George, duc de Clarence, enfermé sur ordre de son frère le roi Edouard IV, manipulé par leur troisième frère Richard duc de Gloucester, un poil porté sur le meutre, et avide de pouvoir.

Extrait, en français, puis en anglais, comme j'avais fait la dernière fois. Ca n'est pas ici la traduction de Markowicz, mais celle du fils d'Hugo, donc c'est bien aussi. Car évidemment, avec Shakespeare, la moindre phrase est géniale.


CLARENCE: Oh! j'ai passé une nuit misérable, pleine de rêves si effrayants et de visions si horribles que, foi de chrétien, fût-ce pour acheter un monde d'heureux jours, je ne voudrais pas en traverser une pareille, tant j'ai éprouvé d'épouvantables terreurs.

BRAKENBURY: Quel était votre rêve, milord? Dites-le moi, je vous en prie.

CLARENCE: Il me semblait que j'étais échappé de la Tour et embarqué pour passer en Bourgogne, en compagnie de mon frère Gloucester. Il m'avait engagé à aller de ma cabine sur le pont: là, nous regardions du côté de l'Angleterre, et nous nous rappelions mille mauvais moments que nous avions eus durant les guerres d'York et de Lancastre. Comme nous marchions sur le plancher chancelant du tillac, il m'a semblé que Gloucester faisait un faux pas et tombait, et que, comme je cherchais à le retenir, il me poussait par-dessus le bord au milieu des vagues bouleversées de l'Océan. O Dieu! quelle douleur s'était de se noyer! Quel affreux bruit d'eau dans mes oreilles! Quels spectacles hideux de mort devant mes yeux! Il me semblait voir mille effrayante épaves: des milliers d'hommes que rongeaient les poissons; des lingots d'or, de grandes ancres, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des joyaux sans prix, épars au fond de la mer. Il y en avait dans des têtes de morts, et, dans des pierreries étincelantes qui de leurs regards dérisoires couvaient le fond boueux de l'abîme et narguaient les ossessements dispersés près d'elles.

BRAKENBURY: Aviez-vous donc, au moment de la mort, le loisir de contempler ces secrets de l'abîme?

CLARENCE: Il me semblait l'avoir. Maintes fois je tâchais de rendre l'esprit; mais toujours le flot jaloux refoulait mon âme, l'empêchait de gagner l'espace vide et libre de l'air, et l'étouffait dans ma poitrine pantelante qui crevait presque pour la cracher.

BRAKENBURY: Et vous de nous êtes pas réveillé dans cette cruelle agonie?

CLARENCE: Non! non! Mon rêve se prolongeait au-delà de la vie. Oh! alors la tempête commençait pour mon âme! Je croyais franchir le fleuve mélancolique avec le sinistre batelier dont parlent les poètes, et entrer dans le royaume de l'éternelle nuit. [...] Aussitôt, il m'a semblé qu'une légion d'affreux démons m'environnait, en me hurlant aux oreilles des cris tellement hideux, qu'au bruit je me suis réveillé tout en tremblant, et, pendant quelques temps je n'ai pu m'empêcher de croire que j'étais en enfer tant mon rêve m'avait fait une impression terrible!

BRAKENBURY: Il n'est pas étonnant, milord, qu'il vous ait épouvanté: je suis effrayé moi-même, il me semble, de vous l'entendre raconter.

En anglais, et décasyllabe dans le texte:

CLARENCE
O, I have pass'd a miserable night,
So full of ugly sights, of ghastly dreams,
That, as I am a Christian faithful man,
I would not spend another such a night,
Though 'twere to buy a world of happy days,
So full of dismal terror was the time!

BRAKENBURY
What was your dream? I long to hear you tell it.

CLARENCE
Methoughts that I had broken from the Tower,
And was embark'd to cross to Burgundy;
And, in my company, my brother Gloucester;
Who from my cabin tempted me to walk
Upon the hatches: thence we looked toward England,
And cited up a thousand fearful times,
During the wars of York and Lancaster
That had befall'n us. As we paced along
Upon the giddy footing of the hatches,
Methought that Gloucester stumbled; and, in falling,
Struck me, that thought to stay him, overboard,
Into the tumbling billows of the main.
Lord, Lord! methought, what pain it was to drown!
What dreadful noise of waters in mine ears!
What ugly sights of death within mine eyes!
Methought I saw a thousand fearful wrecks;
Ten thousand men that fishes gnaw'd upon;
Wedges of gold, great anchors, heaps of pearl,
Inestimable stones, unvalued jewels,
All scatter'd in the bottom of the sea:
Some lay in dead men's skulls; and, in those holes
Where eyes did once inhabit, there were crept,
As 'twere in scorn of eyes, reflecting gems,
Which woo'd the slimy bottom of the deep,
And mock'd the dead bones that lay scatter'd by.

BRAKENBURY
Had you such leisure in the time of death
To gaze upon the secrets of the deep?

CLARENCE
Methought I had; and often did I strive
To yield the ghost: but still the envious flood
Kept in my soul, and would not let it forth
To seek the empty, vast and wandering air;
But smother'd it within my panting bulk,
Which almost burst to belch it in the sea.

BRAKENBURY
Awaked you not with this sore agony?

CLARENCE
O, no, my dream was lengthen'd after life;
O, then began the tempest to my soul,
Who pass'd, methought, the melancholy flood,
With that grim ferryman which poets write of,
Unto the kingdom of perpetual night.
[...]
Seize on him, Furies, take him to your torments!'
With that, methoughts, a legion of foul fiends
Environ'd me about, and howled in mine ears
Such hideous cries, that with the very noise
I trembling waked, and for a season after
Could not believe but that I was in hell,
Such terrible impression made the dream.

BRAKENBURY
No marvel, my lord, though it affrighted you;
I promise, I am afraid to hear you tell it.

William Shakespeare - Richard III (1597)

dimanche 14 décembre 2008

Suit the action to the word, the word to the action

Il y a, dans Hamlet, cette scène de la pièce dans la pièce. Hamlet s'apprête à faire jouer devant son oncle (le nouveau Roi) l'histoire du meurtre de son père. "J'ai oüi dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théatre, ont, par l'action seule de la scène, été frappées dans l'âme, au point que sur le champ, elles ont révélé leurs forfaits."
Avant la représentation, il s'adresse aux comédiens, dispense ses recommandations
et donne sa vision du jeu "juste"
(Acte III, Scène 2)

[version française ci-dessous]

Be not too tame neither, but let your own discretion be your tutor: suit the action to the word, the word to the action; with this special observance, that you overstep not the modesty of nature: for any thing so overdone is from the purpose of playing, whose end, both at the first and now, was and is, to hold the mirror up to nature; to show virtue her own feature, scorn her own image, and the very age and body of the time his form and pressure. Now this overdone, or come tardy off, though it make the unskilful laugh, cannot but make the judicious grieve; the censure of the which one must in your allowance overweigh a whole theatre of others. O, there be players that I have seen play, and heard others praise, and that highly, not to speak it profanely, that, neither having the accent of Christians nor the gait of Christian, pagan, nor man, have so strutted and bellowed that I have thought some of nature's journeymen had made men and not made them well, they imitated humanity so abominably.
And let those that play your clowns speak no more than is set down for them; for there be of them that will themselves laugh, to set on some quantity of barren spectators to laugh too; though, in the mean time, some necessary question of the play be then to be considered: that's villanous, and shows a most pitiful ambition in the fool that uses it. Go, make you ready.

S'en suivra la représentation...


William Shakespeare - Hamlet (1602)
Abbey Edwin Austin - The Play Scene in "Hamlet" (1897)

[Version française, selon la traduction d'André Markowicz]

Ne soyez pas trop timorés, laissez votre jugement vous diriger. Faites concorder l'action et la parole, la parole et l'action, avec une attention particulière, celle de ne pas outrepasser la modestie de la nature ; car tout ce qui surjoue ainsi s'éloigne du propos du théâtre, dont la seule fin, du premier jour jusqu'au jour d'aujourd'hui, reste de présenter comme un miroir à la nature ; de montrer son visage à la vertu, sa propre image au ridicule : au corps et à l'âge même du temps, sa forme et son reflet. Mais surjouer ou jouer trop faible, même si cela fait rire les ignorants, ne pourra qu'affliger les hommes de goût, dont l'opinion d'un seul doit avoir plus de poids pour vous que celle d'une salle entière. Oh, j'ai vu jouer des acteurs qui, je le dis sans blasphème, n'avaient ni l'accent, ni l'allure de chrétiens, de païens, d'êtres humains, et qui beuglaient et plastronnaient si fort que je les imaginais créés par je ne sais quels manouvriers de la nature, et créés de travers, tant leur imitation de l'homme était abominable. Et que ceux parmi vous qui jouent les bouffons n'en disent pas plus que leur rôle écrit, car j'en connais qui rient tout seuls pour entraîner le rire de quelques spectateurs pauvres d'esprit au moment même ou telle ou telle question cruciale de la pièce se trouve en jeu. C'est une chose vile qui montre la plus pitoyable des ambitions chez le fou qui s'en sert. Allez vous préparer.

mardi 19 août 2008

Down by the Water

Nouvel épisode de la série (participative) 'Crossed Covers':

Délaissons la forêt dans laquelle nous étions précédemment pour gagner les paisibles berges du cours d'eau le plus proche. Deux visions : celle de Rio en Medio, en muse Botticellienne au milieu d'une nature opulente, et l'autre, très graphique, illustration du DJ Kicks d'Annie.




On se laisserait presque porter par les eaux... En glissant doucement de vie à trépas, on rejoint naturellement le mythe d'Ophélie, sujet de tant de peintures au XIXème siècle.



C'était en 1996, Nick Cave publiait son 9ème album studio (Murder Ballads), était encore avec Kylie Minogue, et chantait avec elle 'Where the wild roses grow'.



Rio en Medio, the Bride of Dynamite (Gnomosong, 2007)
Annie, DJ Kicks (!K7, 2005)
PJ Harvey - To bring you my love (Island, 1995)
PJ Harvey - Is this Desire (Island, 2000)
Nick Cave & the bad seeds, Murder Ballads (Mute, 1996)
Paul Delaroche, la jeune martyre (1855)

[Edit: évidemment:]

Alexandre Chatelard, l'Homme et la Femme EP
(Ekler'o'shock, 2010)