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mercredi 2 juillet 2025

S'aimer et se pardonner de notre mieux

Les reculs sur l'écologie se multiplient et ça rend fou. On est au-delà de l' "inaction criminelle" (D. Voynet, questions au gouvernement du 1er juillet). Ces LR et Renaissance capables d'initier un tel mouvement pour satisfaire lobbies ou électorat traditionnel sont de la pire espèce. Ils me donneraient presque envie d'user du même vocabulaire que Pierre-Emmanuel Barré dans ses chroniques sur Nova.
Ou alors de publier l'ultime extrait de la conférence sur l'environnement qui ouvre le roman de Sigrid Nunez.

Avant les applaudissements, avant la fin du discours, l'homme aborda un dernier point qui ourla tout de même la surface lisse de l'auditoire. Un murmure bruissa parmi le public (que l'homme ignora), les gens remuèrent sur leurs sièges, je remarquai quelques mouvements de tête et, quelques rangées derrière moi, une femme étouffa un rire nerveux. C'est fini, répéta-t-il, c'était trop tard, nous avions trop longtemps repoussé l'échéance. Notre société était devenue trop fragmentée, trop dysfonctionnelle pour que nous puissions encore espérer réparer à temps les erreurs calamiteuses que nous avions commises. Et dans tous les cas, il demeurait difficile de capter l'attention des gens. Ni les catastrophes climatiques qui se succédaient, saison après saison, ni la menace d'extinction d'un million d'espèces animales à travers le monde ne parvenaient à placer la destruction de l'environnement au premier plan des préoccupations de notre pays. Et quelle tristesse, remarqua-t-il, de constater le nombre de gens, parmi les classes les plus créatrices et les plus instruites, celles dont on aurait pu espérer des solutions inventives, qui préféraient se tourner vers la thérapie personnelle, vers des pratiques pseudo-religieuses prônant le détachement, le moment présent, l'acceptation de la réalité telle qu'elle est, la sérénité face aux tracas du monde. [...] Le culte du bien-être, l'apaisement des angoisses quotidiennes, l'évitement du stress : tels étaient les nouveaux idéaux de notre société, dit-il — plus nobles apparemment que le salut de la société elle-même. La mode de la pleine conscience n'était qu'une nouvelle forme de distraction, dit-il. Bien sûr que nous devrions être stressés. Nous devrions être littéralement consumés par la peur. La méditation en pleine conscience pourra bien aider celui qui se noie à se noyer dans la sérénité, mais jamais elle ne remettra le Titanic à flot, dit-il. Ni les efforts individuels pour accéder à la paix intérieure, ni l'attitude compassionnelle à l'égard des autres n'auraient pu conduire à une action préventive opportune, mais bien une obsession collective, fanatique, excessive, du désastre imminent.

Il était inutile, dit l'homme, de nier la perspective de souffrances d'une magnitude immense, ou l'absence d'issue pour y échapper.

Comment, alors, devrions-nous vivre ?

La première chose que nous devrions nous demander, c'est devrions-nous continuer de faire des enfants ?

(Là, moment de flottement, celui dont je parlais plus haut: des murmures, des mouvements dans le public, ce rire nerveux de femme. Ce passage était, de plus, inédit. Le sujet des enfants n'avait pas été abordé dans l'article.)

Pour être bien clair, il ne suggérait pas que toutes les femmes enceintes aillent se faire avorter, précisa l'homme. Bien sûr que ce n'était pas ce qu'il voulait dire. Ce qu'il disait, c'était que peut-être l'idée de fonder une famille, en cours depuis des générations, devait être repensée. Que peut-être c'était une mauvaise idée de donner naissance à des êtres humains dans un monde qui avait de grandes chances, au cours de leur vie, de devenir un lieu morose, terrifiant, sinon invivable. Il s'interrogeait simplement : n'est-il pas égoïste de continuer aveuglément de se comporter comme s'il n'y avait que peu de chances que le monde devienne ce lieu morose, voire immoral, cruel ?

Et, après tout, poursuivit-il, n'y avait-il pas dans le monde d'innombrables enfants en mal désespéré de protection face aux menaces existantes ? N'y avait-il pas des millions et des millions de gens souffrant déjà de différentes crises humanitaires, que des millions et des millions d'autres décidaient tout bonne-ment d'oublier ? Pourquoi ne pourrions-nous pas concentrer notre attention sur les douleurs grouillant déjà parmi nous ?

C'était là, sans doute, que résidait notre dernière chance de nous racheter, dit l'homme en élevant la voix. Le seul cap sensé et moral que puisse suivre une civilisation courant à sa perte : apprendre à demander pardon et réparer dans une très moindre mesure le mal dévastateur que nous avions causé à notre famille humaine, aux créatures qui nous entourent et à notre magnifique planète. S'aimer et se pardonner de notre mieux. Et apprendre à dire au revoir. [...]

La foule quittait les lieux dans une atmosphère maussade. Certains avaient l'air assommés.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 11 juin 2025

Cela dépasse l'entendement

Avant de développer son intrigue, "Quel est donc ton tourment ?", le roman de Sigrid Nunez, débute par le récit d'un long exposé auquel l'autrice assiste. L'analyse est brillante, implacable, je ne peux ici l'ignorer.

C'est fini, répéta-t-il. Il ne restait plus rien de la foi et de la consolation qui avaient nourri des générations et des générations, cette conviction que, bien que notre séjour individuel sur Terre doive un jour se terminer, ce que nous aimions, ce qui comptait pour nous continuerait après nous, le monde auquel nous avions appartenu nous survivrait — cette époque était révolue, dit-il. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas. Il nous faudrait vivre et mourir en en étant conscients. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas, expliqua l'homme, car ils ne pourraient résister aux forces que nous avions nous-mêmes déployées pour les attaquer. Nous étions notre propre pire ennemi, nous nous étions positionnés en cibles faciles, permettant non seulement la création d'armes capables de nous tuer de mille manières imaginables mais aussi que ces armes atterrissent entre les mains d'égopathes, nihilistes, dépourvus de toute empathie, de toute conscience. Entre notre incapacité à contrôler la diffusion des armes de destruction massive et notre incapacité à éloigner du pouvoir ceux pour qui leur utilisation non seulement était envisageable mais représentait peut-être une tentation irrésistible, la perspective d'une guerre apocalyptique devenait hautement probable... 

[...] Mais imaginons qu'il n'y ait pas de menace nucléaire, poursuivit l'homme. Imaginons que, par quelque miracle, tout l'arsenal nucléaire mondial ait été pulvérisé pendant la nuit. Ne serions-nous pas confrontés aux périls engendrés par des générations d'hommes stupides, sans vision aucune et capables de se mentir à eux-mêmes... ? Les industriels des énergies fossiles, dit l'homme. Combien sont-ils, combien sommes-nous ? Cela dépasse l'entendement que nous, peuple libre, citoyens d'une démocratie, nous n'ayons pas su les arrêter, nous n'ayons pas su nous dresser contre ces hommes et leurs complices politiques, tout entiers dévoués à la négation du changement climatique. Et dire que ces mêmes personnes ont déjà dégagé des profits en milliards, faisant d'eux les hommes les plus riches ayant jamais existé... Et puisque la nation la plus puissante du monde a pris leur parti et s'est engagée en première ligne du déni, quel genre d'espoir reste-t-il à la planète Terre ? Il est absurde d'espérer que les foules de réfugiés fuyant le manque de nourriture et d'eau potable causé par le désastre écologique puissent trouver de la compassion là où leur désespoir les a conduits. Au contraire, nous allons assister bientôt au déploiement de l'inhumanité de l'homme envers l'homme à une échelle jamais vue auparavant. 

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

jeudi 1 mai 2025

On se sent déchirés, mis en pièces


Cette nuit, alors que rien ne m'y prédisposait, j'ai rêvé que j'étais sur le point d'assister à un concert de Fauve (souvenez-vous). Et j'étais totalement excité à l'idée d'entendre des morceaux inédits (avec l'espoir de revivre une découverte équivalente à celle de "Jennifer", qui, soit dit en passant, aura tout de même mis près de trois ans à être pressé sur disque).

Ce rêve m'a immédiatement renvoyé à une époque, stimulante par l'arrivée de ce groupe prometteur d'une part, et moins oppressante d'autre part : l'avènement de la post-vérité n'avait pas eu lieu, anticapitalisme et écologisme pouvaient se contenter de n'être que des "opinions", pas encore la réponse vitale à des enjeux existentiels. Dans ses paroles, Fauve adressait des problématiques individuelles rencontrées par des jeunes adultes (plutôt hommes) : s'estimer, se trouver, trouver sa place dans la société et se confronter à ses attentes (travail, vie amoureuse). La réponse étant que c'est ok d'être imparfait, et les auditeurs se trouvaient compris, reconnus, acceptés, soutenus et encouragés.
Ce qui n'est pas mince.

Depuis le COVID, et avec les menaces écologiques et géopolitiques actuelles, on parle aujourd'hui beaucoup de la détérioration de la santé mentale des jeunes. Alors, pour contrer ce contexte anxiogène global, j'en appelle à la reformation de Fauve! (ou à l'apparition d'un nouveau "fauve", pourquoi pas d'ailleurs au féminin)!

On a parfois le cœur soulevé par la sauvagerie du monde
On est écoeuré par la montée de nouvelles tyrannies
La raffinement des anciennes
Par les mensonges
L'odeur du fumier dans les villes et l'horreur qui pèse sur tous nos lendemains
On s'engloutit alors dans un sombre désespoir
On a peur, on a honte
Et on est triste d'être humain
On réclame en pleurant une naissance nouvelle
Ou du moins l'admission par baptême dans une nouvelle confrérie
Mais on redoute de ne pouvoir obtenir ni l'une, ni l'autre
Que le monde refuse de s'arrêter pour nous
Et qu'on ne p[uisse] que le quitter d'un bond
Pour plonger dans une douteuse éternité

Notre foyer lui-même nous semble hostile
Comme si tous les talismans qui définissaient notre identité
S'étaient retournés contre nous
On se sent déchirés
Mis en pièces et en morceaux
On comprend alors avec terreur
Que si on ne peut pas s'asseoir pour réunir ces morceaux
Et les assembler à nouveau
On va devenir fou...
Mais parfois se produit pourtant une manière d'événements mystérieux et éblouissants
Qu'on contemple encore longtemps après
Avec un émerveillement mêlé du respect qu'impose le sacré

Fauve - Tunnel
Vieux frères Part.1 (2014)

dimanche 2 février 2025

Nous immuniser contre le «tout, tout de suite»

Ultime extrait sur ce blog de l'essai de Sébastien Bohler, Le Bug humain. Nous avons vu précédemment que notre cerveau nous pousse naturellement à vouloir toujours plus, tout de suite... Comment hacker son cerveau pour qu'il commence à privilégier le long terme sur le court terme. ? Une réponse pourrait être de développer ce qui fonctionne pour contrer les addictions : la pleine conscience. Elle aide non seulement à prendre du recul sur ce que nous dicte le cerveau, mais aussi à lui donner plus de satisfaction avec moins.

Cette observation est absolument cruciale. Elle concerne le principal obstacle qui nous empêche de nous projeter dans l'avenir. Face aux enjeux climatiques, nous sommes comme une personne accro à la nourriture devant une tablette de chocolat : incapables de penser à notre avenir et entièrement happé par le présent. Nous perdons de vue le long terme et favorisons notre plaisir instantané. En découvrant que les techniques mentales qui développent notre niveau de conscience peuvent efficacement lutter contre le biais de dévalorisation temporelle, les scientifiques nous indiquent donc une voie possible pour nous sortir de ce piège : augmenter notre niveau de conscience global. Nous immuniser, par le pouvoir de notre cortex, contre l'appel du «tout, tout de suite». Récupérer le pouvoir de la réflexion au long cours sur notre avenir. De telles pratiques nous donnent plus de liberté pour prendre en main notre destinée.

Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)


Avant d'en arriver là, l'auteur développe longuement un parallèle avec l'alimentation, que je restitue ici partiellement, si le sujet des troubles de l'alimentation en soi vous intéresse.

mardi 3 décembre 2024

Une insatisfaction organisée


Pour la première fois de son histoire, l'enjeu pour l'humanité va être de se survivre à elle-même. Non plus à des prédateurs, à la faim ou aux maladies, mais à elle-même. Elle n'y est pas préparée. Devant ce défi suprême, elle ne répond que par des incohérences. La preuve : pourquoi, alors que nous sommes dotés d'outils extrêmement précis qui nous informent clairement de la tournure que vont prendre les événements dans quelques décennies, restons-nous impassibles ? Pourquoi, face à la catastrophe, continuons-nous à agir comme par le passé ? Qu'est-ce qui, en nous, est si dysfonctionnel ? 


C'est là le propos du livre "Le bug humain", dans lequel l'auteur cherche à comprendre et expliquer "pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher". Commençons par déterminer ce que cherche notre cerveau : 
 
[il] est programmé pour poursuivre quelques objectifs essentiels, basiques, liés à sa survie à brève échéance : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d'efforts et glaner un maximum d'informations sur son environnement. Ces cinq grands objectifs ont été le leitmotiv de tous les cerveaux qui ont précédé le nôtre sur le chemin accidenté de l'évolution des espèces vivantes. Et ce, depuis les premiers animaux qui ont vu le jour dans les océans à l'ère précambrienne, il y a un demi-milliard d'années, jusqu'au dirigeant d'entreprise qui règne sur des milliers d'employés et gère le cours de ses actions depuis son smartphone.

L'atteinte de ces objectifs active "le circuit de la récompense" (lié à la sécrétion de dopamine). Là où le bas blesse, et ce que montrent des expériences sur des rats, c'est qu'à gain égal, la récompense diminue. Nous sommes donc "programmés pour vouloir toujours plus". Cet aspect neurologique entre tragiquement en résonance avec l'une des puissants moteurs du capitalisme :

A partir des années 1920, le discours publicitaire insista justement sur la comparaison sociale. Pour amener chaque foyer américain à se procurer une automobile puissante et luxueuse alors que la sienne était amplement suffisante et que de toute façon les limitations de vitesse rendaient totalement abscons un moteur de 180 chevaux, les slogans firent vibrer la corde de l'envie et du statut : "Savez-vous que votre voisin possède déjà la Buick 8.64 sport roadster ?"

Cette stratégie s'est avérée diablement efficace. Sans le savoir, les cabinets de publicitaires avaient libéré la force profonde de nos cerveaux, une énergie primate ancienne, capable de faire tourner toute une économie. Le principe d'action de cette nouvelle incitation à consommer était presque miraculeux car il supposait une escalade permanente. Lorsque tout le monde possède un certain type de produit sophistiqué, le seul moyen de gagner un petit cran de statut supplémentaire est de s'en procurer d'encore meilleurs. Charles Kettering, alors vice-président de General Motors, déclarait ainsi dans les années 1920: «La clé de la prospérité économique, c'est la création d'une insatisfaction organisée.» Le même principe était énoncé quelques années plus tard par l'économiste John Galbraith, pour qui l'économie avait pour principale mission de « créer les besoins qu'elle cherche à satisfaire». En 1929, Herbert Hoover, alors président des États-Unis, commanda un rapport sur les changements dans l'économie. [...] extrait [...] : 

L'enquête démontre de façon sûre ce qu'on avait longtemps tenu pour vrai en théorie, à savoir que les désirs sont insatiables ; qu'un désir satisfait ouvre la voie à un autre. Pour conclure, nous dirons qu'au plan économique un champ sans limites s'offre à nous ; de nouveaux besoins ouvriront sans cesse la voie à d'autres plus nouveaux encore, dès que les premiers seront satisfaits. [...] La publicité et autres moyens promotionnels [...] ont attelé la production à une puissance motrice quantifiable. [...] Il semble que nous pouvons continuer à augmenter l'activité. [...] Notre situation est heureuse, notre élan extraordinaire. 
 
Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)

Je me permets de détourner le sens premier du titre de l'essai, et choisis comme illustration à cet article une image marquante d'une série marquante (dont je tais le nom pour ne pas vous spoiler) qui donne tout à coup une autre lecture du titre !

jeudi 17 octobre 2024

Demain est annulé

[rero, 2023]

De l'exposition "Demain est annulé..." (titre percutant - quoique barré - sur fond de warming stripes), je retiens les idées que :
- l'Humain doit se réaliser autrement que par l'accumulation de biens (changer de paradigme nécessite bien sûr un effort commun considérable)
- il ne faut pas nécessairement arrêter le progrès mais le ré-orienter

Sur ces sujets, lire les deux textes suivants :

La sobriété, c'est rééquilibrer complètement les différentes dimensions de l'existence alors qu’aujourd’hui on privilégie la consommation dans tous les domaines, matière, énergie espace et destruction de la nature. La sobriété en l’espèce consiste à reconstruire une aménité avec la nature : si elle amène à faire moins, voire beaucoup moins, elle n’est ni une ascèse ni un rétrécissement. Ce qu’on peut perdre en accumulation de biens matériels, on peut le récupérer par une vie plus intense, sans doute plus agréable et dans un lien rétabli avec le milieu naturel.
C'est là qu’on peut parler de spiritualité. Dans toute société on a favorisé un mode de réalisation de soi, un mode de développement de son humanité. On réalise aujourd’hui cette humanité en accumulant des biens pour acquérir un statut, au risque de détruire nos conditions de vie. Nous n’échapperons donc
pas à la redéfinition d’un nouveau mode d’accomplissement de soi, dans une reconnexion avec la nature. Celle-ci doit être riche de sens et surtout plurielle car nous vivons et devons vivre dans une société démocratique où les choix sont libres : il y aura des modes différents de spiritualité.

Dominique Bourg

*
*     *

[...] Nous pouvons repenser les objectifs que visent [l]es innovations, faire en sorte qu’elles servent un progrès à la fois social, politique et écologique. C'est par exemple l'orientation low-tech, en opposition à la high-tech, qui vise la recherche de techniques plus respectueuses de l’environnement et des avancées au bénéfice du plus grand nombre. 
La question se pose alors des chemins que nous emprunterons tous ensemble : Quelles sont nos priorités en matière d’innovation ? Que faire des technologies déjà à notre disposition ? Que voulons-nous garder et à quoi souhaitons-nous renoncer ?

jeudi 9 mai 2024

Que le meilleur survive

J'ai fait deux enfants. Enfin... je les ai pas vraiment faits, ils se sont faits tout seuls. Enfin... ils se sont pas vraiment fait tout seuls, on se comprend. Parfois, on est conduit pas par sa tête, pas par la raison, parfois, on est conduit par l'espèce. Par les phéromones. Par le guidon. Par l'Amour peut-être. L'Amour, c'est le piège, l'astuce, le vertige qu'a trouvé l'espèce pour qu'on soit toujours là, à se reproduire quand même. À travers et malgré l'absurde, à travers et malgré l'immensité de la saloperie humaine, à travers et malgré l'horreur de chaque fin de vie, à travers et malgré la catastrophe annoncée. Peut-être l'amour, c'est l'astuce, le piège que l'espèce a trouvé pour qu'on continue à se perpétuer.

J'ai fait deux enfants. Enfin... c'est pas vraiment moi, c'est l'Amour. C'est l'Amour dans ses débuts, c'est l'Amour dans sa fin, quand il n'y en a plus. Certains enfants sont des cadeaux "pot de départ", d'autres, des cadeaux de bienvenue, un souvenir de ce qu'un jour on s'est aimés. On fait un enfant souvenir et puis "bon courage", "longue vie", "à la prochaine", "je demanderai aux gamins un de ces jour de tes nouvelles".

Peut-être qu'on fait des enfants pour ne jamais, jamais, jamais se retrouver à écrire des chansons aussi tristes que Kinou. Nino Ferrer, le rigolo a écrit les chansons les plus tristes de la Terre : le "jardin des statues où court l'enfant qu'on n'a pas eu". La deuxième chanson la plus triste de toute la chanson française. Tu m'étonnes qu'on se tire un coup de fusil tranquille quand on est capable d'écrire ce genre de tristesse infinie, et la maison près de la fontaine, et la rua madureira, et chanson pour Nathalie.  Je l'ai vu en concert ,Nino Ferrer, à Lyon en 1993, complètement dégoûté par son public à la con qui ne voulait entendre que Le téléphon.

J'ai fait deux enfants et maintenant le rapport du GIEC me dit qu'il reste trois ans à la Terre entière pour freiner à fond, "inverser la courbe" comme ils disent, repartir en arrière, redresser l'espace-temps. Trois ans pour faire tourner la Terre en arrière sur elle-même, comme Superman pour Lois Lane, autant dire, quoi... suicide direct! Il reste trois ans. Je ne vois plus qu'une dictature mondiale éclairée pour tenter de nous sauver. Je suis candidat, évidemment, bien sûr. Pourquoi pas ? Il faut bien que quelqu'un se sacrifie. Sinon, on s'en sortira pas.

J'ai fait deux enfants. C'est comme si je les avais lancés dans la fin du monde en plein dans Je suis une légende, L'armée des 12 singes, La guerre des mondes, World War Z, mélangés dans un seul film très pourri.

J'ai fait deux enfants. Et la plus grande probabilité, c'est qu'il survivent comme dans le bouquin La route de Cormac McCarthy.

J'ai fait deux enfants. Et je vois de très loin la mort arriver, mais très vite, à la vitesse d'un cheval supersonique. Qu'est-ce que je vais leur dire ? "Au revoir les enfants, adieu, courage, bonne chance mes poussins pour la guerre mondiale thermonucléaire. Go, go, go, que le meilleur survive! Évitez de vous manger l'un l'autre. Papa est désolé de vous avoir envoyés dans cette merde, pardonnez moï, je savais pas ce je faisais. C'était pas moi, c'était l'espèce qui parlait, c'était le guidon qui conduisait ".

"Souvenez-vous, quand même, si jamais.... Souvenez-vous quand même, si jamais, que papa il vous aimait."

Bruit noir - deux enfants
IV / III (2023)

mercredi 27 septembre 2023

C'est mon univers qui se finit


Deux heures avant la fin du monde
Même pas envie de pleurer
J'étais en pleine discussion avec mon chien
C'est juste toi qui me fais chialer

Un jour avant la fin du jour
C'est mon univers qui se finit
C'était juste toi qui est partie
J'ai passé ma vie à déprimer
Mais cinq secondes avant la fin du monde
Je la sens pour de vrai
La nucléaire, pas celle des téléréalités

Une heure avant la fin du monde
J'hésitais encorе entre Free et SFR
C'еst con ces petits problèmes
Qui nous embourbent l'esprit
Qui jouent avec nos nerfs
Qui nous charrient

Deux jours avant la fin du monde
J'avais peur d'aimer à nouveau
J'avais peur de me sentir bien
C'est fou ce que nous fait faire l'égo
On s'en brûle la peau
On s'en crame le cerveau

Cinq minutes avant la fin du monde
J'essayais de faire des projets
Des trucs qui changeraient ma vie
Comme une envie de folie
La fin du monde a commencé
Au moment, au moment où je suis né

Envie de te pisser dessus
Envie de gerber dans ton verre
On ne sait plus quelle heure il est
On n'a rien à foutre de ta drogue
L'envie d'arracher mes cheveux
Et de faire Noël avant l'heure
Envie de sauter du pont et te tomber dessus
Comme Quasimodo qu'aurait arrêté sa cloche
Comme un vendeur de SIDA
Qu'aurait plus une thune
Comme un connard sur un manège tout pété
En attendant son bus de merde

Fini la dérision
Arrêtez de rigoler
Ça ne sert à rien
Surtout quand on l'fait exprès
Le nouvel an, c'est tous les jours pour moi
J'men fous de ton invitation
Va te cracher sur les genoux
Et envoie une photo
Je pourrai enfin
Dire que j'ai des amis
Qui font la fête
À huit heures du matin

J'veux m'permettre d'aller t'inviter à danser
Même si je sais pas danser
Je vais t'embrasser sans demander
Comme dans les films qui font rêver
Je vais arrêter d'oublier de vivre
Et peut-être même ouvrir des livres
Fini les consensus, fini les cons qui sucent

J'vais me gaver comme un poulet en batterie
Arrêter de squatter mon lit
Ce sera immense, plus beau que la France
Y aura du vice, feu d'artifice
Trente secondes, cinq minutes, deux heures
Quatre ans, trois jours, une demi-heure
La fin du monde a commencé

Gwendoline - la fin du monde
Apr​è​s c'est gobelet! (2022)

vendredi 18 février 2022

They already knew


Reçu en début d'année dans la Matinale de France Inter, Yannick Jadot, candidat Europe Ecologie Les Vert à l'élection présidentielle, était introduit par Nicolas Demorand en ces termes :

"Température record, sécheresse, incendies, inondation, banquise en train de fondre : les catastrophes climatiques sont presque quotidiennes et se voient désormais à l'oeil nu. Dans ce contexte, vous devriez bénéficier d'une puissante dynamique électorale. Or ce qu'on voit, c'est que la planète brûle et que pourtant, les écologistes en France ne sont pour l'instant crédités que de 7% dans les intentions de vote. Comment expliquez-vous ce qui semble être une contradiction majeure entre notre époque et votre offre politique ?"

Avant d'en venir à mon propos, relevons tout de même que Nicolas Demorand omet de citer l'autre versant du problème, à savoir l'effondrement de la biodiversité (après tout, la sixième extinction de masse est en cours)... et passons sur le paralogisme contenu dans la question, qu'on supposera mal formulée. Il renchérit :

"L'écologie politique est perçue comme négative, punitive, liées aux idées de limitation, de privation, de retour en arrière, d'ascèse, vous disiez, 'il faut de l'enthousiasme', mais pourquoi n'arrivez vous pas à mobiliser des affects positifs, à enchanter le combat écologique, à le rendre passionnant et excitant ?"

On voit l'idée. Je vois moins en quoi le candidat en serait comptable.

Sur la faiblesse des intentions de votes : pourquoi ne pas poser la question aux électeurs eux-mêmes, à toute personne qui s'apprête à NE PAS voter Ecologie. Personnellement, j’ai du mal à comprendre : il y a une crise écologique ; nous-mêmes, les jeunes générations, nos enfants vont en pâtir, et tout (TOUT) sera impacté. J'ai un jour entendu Eric Zemmour se targuer d'avoir une vision à mille ans... mais il lui manque la vision à 30 ans, et le désert sera en France avant les Touaregs. Quant aux autres candidats : qui peut croire qu'un saupoudrage de mesures, qu'une politique de « petits pas », qu'un récent verdissement pourront être efficaces ?

Sur le manque d'attrait des thèmes écologiques... ou de manière plus inquiétante, sur leur manque tout court. N'est-ce pas la responsabilité des journalistes de rendre ces thèmes centraux ? Tout comme il eût été de leur responsabilité de ne pas "faire" Zemmour ? Dans cet article (Pourquoi la crise climatique ne parvient pas à émerger dans la campagne présidentielle), Cécile Duflot explique : "Le climat, ça n’intéresse pas les journalistes politiques – trop technique, trop anxiogène –, ils sont autant dans le déni que les politiques."

La réponse à ces deux questions tient en effet en quatre lettres (bien connues de Y. Jadot également) : D, E, N, I.

Faut-il rendre l'écologie plus "sexy" ? Sans doute suffisamment pour la faire accéder au pouvoir, dois-je concéder. Mais quelle conception infantilisante a-t-on des électeurs ? Car oui, désolé, il faut consommer moins, manger moins de viande, rouler et voler moins. Consommer "mieux" ne suffira hélas pas (voir par exemple L'utopie de la mode durable). On peut aussi relire mon article de 2011 sur "le pari de la décroissance" de Serge Latouche (2006)… Notre immobilisme collectif fait peur.

Bref, votons, l'impact pourrait être bien plus important que "nos petits gestes du quotidien". L'enjeu est d’obtenir une classe politique déterminée à agir… et à remettre le capitalisme en question. Souvenons-nous que "nos vies valent plus que leurs profits" et que, comme le tweetait le journaliste de mediapart Mickaël Correia, "la seule minorité dangereuse, ce sont les 1% les plus riches qui brûlent notre planète."

Nouvelle marche pour le climat, un peu partout, le samedi 12 mars

vendredi 12 novembre 2021

The world seems to be falling apart

Vue (ou plutôt "lue") au GoMa à Glasgow, cette oeuvre de Sharon Hayes.


"‘May 1st’ extends Hayes’ interest in the intersections between private and public, personal and political, life. These five letterpress prints together compose an address to an unnamed lover - about and around the potent pleasure and despair of political desire."


Extrait n°3 :

When did we steer so far apart? We used to stand on such common ground. We were in a quandary about the present, it is true, but I thought we were on our way to something new. You said you could see it coming into form. What was it in my last communication that forced you to vanish? I know the world seems to be falling apart but you were the one who told me that change is painful. You said we have to give up everything we know in order to move forward. Did you expect something different? I might be infected by the tide of the country, but I feel as if we're at opposites ends of the earth and I can't see the route to lead us back together. 

Sharon HayesMay 1st (2012)

mardi 22 septembre 2020

Both the most inessential and the most essential thing

Le quatrième album de Fleet Foxes est disponible en version numérique depuis aujourd'hui. Pour l'anecdote, il a été annoncé par des affiches collées dans Paris, et c'est par une photo twittée depuis la rue de Charonne que les medias américains ont découvert l'imminence de sa sortie. 

Voici quelques mots de Robin Pecknold, leader de Fleet Foxes, qui accompagnent la sortie du disque. Il y parle de sa vie de musicien, discute créativité, dans le contexte de cette année 2020 si particulière.  

Since the unexpected success of the first Fleet Foxes album over a decade ago, I have spent more time than I’m happy to admit in a state of constant worry and anxiety. Worried about what I should make, how it will be received, worried about the moves of other artists, my place amongst them, worried about my singing voice and mental health on long tours. I’ve never let myself enjoy this process as much as I could, or as much as I should. I’ve been so lucky in so many ways in my life, so lucky to be born with the seeds of the talents I have cultivated and lucky to have had so many unreal experiences. Maybe with luck can come guilt sometimes. I know I’ve welcomed hardship wherever I could find it, real or imagined, as a way of subconsciously tempering all this unreal luck I’ve had. By February 2020, I was again consumed with worry and anxiety over this album and how I would finish it. But since March, with a pandemic spiraling out of control, living in a failed state, watching and participating in a rash of protests and marches against systemic injustice, most of my anxiety around the album disappeared. It just came to seem so small in comparison to what we were all experiencing together. In its place came a gratitude, a joy at having the time and resources to devote to making sound, and a different perspective on how important or not this music was in the grand scheme of things. Music is both the most inessential and the most essential thing. We don’t need music to live, but I couldn’t imagine life without it. It became a great gift to no longer carry any worry or anxiety around the album, in light of everything that is going on. A tour may not happen for a year, music careers may not be what they once were. So it may be, but music remains essential. This reframing was another stroke of unexpected luck I have been the undeserving recipient of. I was able to take the wheel completely and see the album through much better than I had imagined it, with help from so many incredible collaborators, safe and lucky in a new frame of mind.

Fleet foxes, Shore (2020)

vendredi 28 août 2020

Movie (poster) of the Week


 "Dans la forêt" (et respectivement "La Nuit a dévoré le monde") étaient des oeuvres parfaites pour confinement à la campagne (et respectivement en ville), "Light of my Life" est très bon film pour accompagner la reprise de l'épidémie (quelque part entre "The Road" et "Le fils de l'homme")... 

Mais ce n'est pas que ça. Ce contexte sert un film sur la paternité et la famille, voire en sous-texte la place des femmes dans une société d'hommes. Premier film écrit et réalisé par Casey Affleck <3, qui s'est par ailleurs distingué en tant qu'acteur dans de nombreux autres très bons films (Mandchester by the Sea, A ghost story, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford).

dimanche 17 mai 2020

Le monde était si beau

Une planète qui suffoque, des inégalités qui se creuse, maintenant une pandémie... Plus le temps passe depuis la sortie de ce morceau de Dominique A en 2012, plus son refrain sonne juste.

On voit des autoroutes, des hangars, des marchés
De grandes enseignes rouges et des parkings bondés
On voit des paysages qui ne ressemblent à rien
Qui se ressemblent tous et qui n'ont pas de fin

Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Le monde était si beau et nous l'avons gâché
Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Si le monde était beau, nous l'avons gâché

On voit de pleins rayons de bêtes congelées
Leurs peurs prêtes à mâcher par nos dents vermillon
On voit l'écriture blanche des années empilées
Tous les jours c'est dimanche, tous les jours c'est plié

Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Le monde était si beau et nous l'avons gâché
Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Si le monde était beau, nous l'avons gâché

On goûte au pieux mensonges des cieux embrigadés
Tant de vies sacrifiées pour du cristal qui ronge
On voit des fumées hautes, des nuages possédés
Des pluies orange et mauves donnant d'affreux baisers

Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Le monde était si beau et nous l'avons gâché
Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Si le monde était beau, nous l'avons gâché

Dominique A - Rendez-nous la lumière
Vers les lueurs (2012)

dimanche 15 mars 2020

A foreign disease

On se souvient pour le Onze Septembre de la résonance des paroles de Noir Désir dans le morceau "Le Grand incendie" paru le même jour
[Ça y est, le grand incendie / Y’a l’feu partout, emergency / Babylone, paris s’écroulent / New-york city [...] / [...] / Hommage à l’art pompier / T’entends les sirènes, elles / Sortent la grande échelle].

L'entame du premier single du prochain album de Protomartyr sont pas mal non plus


When the ending comes, is it gonna run
At us like a wild-eyed animal?
A foreign disease washed upon the beach
A dagger plunged from out of the shadows

A cosmic grief beyond all comprehension
All good laid low by outside evil
Against belief, a riot in the street
A giant beast turning mountains into black holes

Fiction, Fiction
No, none of that
Rolling in your heads
Reality has a far duller edge

Everybody's hunted with a smile
Being processed by the boys

They got the job when they came back to town
Why not let 'em earn a living?
Fill out the forms, download the app
Submit your face into the scanner

Everybody's hunted with a smile
Being processed by the boys


In their tatterdemalion uniforms
They look so nice
Tattoos of their children
So cool, so nice
This time will be gentle enough
Gentle enough
This time will be gentle enough
Gentle enough
Next time will be different
Different
Next time will be different
So cool, so nice
They'll be gentle enough
Gentle enough
They'll be gentle enough
Gentle enough

Protomartyr - Processed By The Boys
Ultimate Success Today (Domino, 2020)

jeudi 23 janvier 2020

Mes plus beaux souvenirs de l'espèce humaine

Paroles de Bruit Noir (feat. Pascal Bouaziz de Mendelson),
groupe au nom programmatique.

Tu connais l'histoire de l'animal le plus intelligent? Enfin... c'est pas vraiment une histoire, c'est dans... Plutarque. Bon, Plutarque, évidemment, c'est un peu osé comme référence mais vu les gens qui écoutent ce titre, je me dis qu'on peut peut-être un peu repousser les limites.

L'autre jour, je regarde "La Planète des Singes" - Bon, ça, ça va comme référence? - et je me dis :
Qu'arrive enfin la planète des rats ! Qu'arrive enfin la planète des cafards ! Qu'arrive la planète des fourmis ! (Tu crois que eux, ils achèteront le disque ?)

Le passage le plus émouvant du cinéma mondial des vingt dernières années c'est dans "Fantastic Mister Fox", quand le renard depuis l'autre coté de la vallée salue le loup de son poing levé, signe de ralliement des animaux sauvages, signe de ralliement des animaux sauvages, le vieux "No Pasaran" réactualisé.



Les êtres humains ne passeront pas
Les êtres humains ne passeront pas
Les êtres humains ne passeront jamais

Ce passage, c'est aussi beau et aussi triste que la guerre d'Espagne dans le bouquin si triste d'Hemingway. Il ne souhaite plus qu'une seule chose à souhaiter au renard, au blaireau et au loup, c'est que nous les franquistes nous disparaissions avant vous.

Il paraît qu'on peut comparer la prolifération de l'espèce humaine sur la Terre à celle d'un cancer généralisé. Ça m'étonne pas vraiment que ça marche pareil, les êtres humains sur la Terre et les cancers. Ça me rassure un peu de pas être le seul à avoir ce même genre d'idée. Moi, les plus beaux souvenirs de l'espèce humaine, c'est quand je partais tout seul en randonnée hors saison en
montagne et que j'en voyais pas un seul spécimen de toute la journée.

Et tout ce temps-là, je guettais les animaux sauvages
J'espérais les animaux sauvages
J'attendais les animaux sauvages
C'est tellement beau les animaux sauvages

Comme le surfeur d'argent qui leur parle dans leur langue-même. Moi j'espérais parler aux animaux sauvages. C'est tellement beau les animaux sauvages. Galactus, le mangeur de mondes, tu te souviens dans la même BD, c'est juste une image de la mort qui nous vient, une métaphore de ce qui nous attend juste là demain. Galactus, c'est la logique en marche d'une civilisation de crétins, le train que personne n'arrête et qui fonce à pleine vitesse dans le ravin et moi, comme le pauvre surfeur d'argent, je vois tout d'avance et j'y peux rien. Comme dans "La Planète des Singes", je peux plus voir le film, je connais déjà la fin

Et je guette les animaux sauvages
C'est tellement beau les animaux sauvages
C'est tellement beau l'immense étrangeté du regard des animaux sauvages
Qui te regardent comme un objet, comme un animal étrange toi-même
Et probablement très mal habillé

L'homme est un animal nuisible que les autres espèces auraient mieux fait d'éradiquer, comme on clouait les chouettes sur les portes, les chouettes auraient mieux fait de nous clouer.

Y a tellement plus de beauté chez les animaux sauvages
Y a tellement plus de fierté et de liberté dans le regard d'un rat même faisant les poubelles dans l'obscurité que dans le tien scotché devant tes séries américaines

C'est tellement beau qu'il reste encore des animaux sauvages
C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé
C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé la beauté
C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé la beauté

Tu sais où y a plein d'animaux sauvages? Où ils sont bien tranquilles? A Tchernobyl. C'est bizarre qu'ils organisent pas des randos là-bas, genre safari à Tchernobyl. Moi j'irais bien voir les animaux sauvages à Tchernobyl, et puis j'irais bien m'installer là-bas moi aussi, tiens pendant que j'y suis, genre comme dans "Stalker", le film de Tarkovski. Bon, Tarkovski comme référence, j'entends, c'est un peu osé mais bon, vu les gens qui écoutent ce titre, je me dis qu'on peut peut-être encore un peu repousser les limites.

Tu connais l'histoire de l'animal le plus intelligent?
Tu la connais?

Bruit Noir - les animaux sauvages
II / III (Ici d'ailleurs, 2019)

Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas (1940)
Plutarque, l'intelligence des animaux
Andrei Tarkovski, Stalker (1979)
Franklin J. Schaffner, La Planète des singes (1968)

- - -
Beaucoup de références dans ce morceau, dont deux films dont les images ont marqué semble-t-il plus d'un esprit. Dans "Stalker", les personnages se rendent dans "la Zone", lieu déserté d'un désastre passé. "La zone", c'est aussi le terme qu'emploient les témoins de Tchernobyl dans le livre dont je publie ici des extraits en ce moment La Supplication. Je pense notamment au témoignage d'un groupe de liquidateurs-chasseurs, encore hantés par leur mission d'abattre en masse animaux sauvages comme domestiques dans le périmètre de contamination (cf. chapitre "trois monologques sur "la poussière qui marche" et "la terre qui parle")

lundi 20 janvier 2020

Nous enterrons la forêt

Personnel civil ou militaire, les liquidateurs sont ceux qui interviennent en zone d'accident nucléaire pour tâcher de limiter la contamination. Il y en eût à Fukushima, comme bien sûr à Tchernobyl.
Témoigagne de l'un d'entre eux, Arkadi Filine, affecté à l'assainissement des forêts.

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d’un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes... Avec des insectes, des scarabées, des araignées, des vers... Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces... Ce n’étaient que des insectes, des fourmis, mais ils étaient grands et petits, jaunes et noirs. Multicolores. Un poète a dit que les animaux constituaient un peuple à part. Je les tuais par dizaines, centaines, milliers, sans savoir même le nom de leurs espèces. Je détruisais leurs antres, leurs secrets. Et les enterrais...

[...]

Tous les jours, nous recevions les journaux. Je me contentais de lire les titres : “Tchernobyl, lieu d’exploit”, “Le réacteur est vaincu”, “La vie continue”. Notre zampolit, l'adjoint politique de notre unité, organisait des réunions et nous disait que nous devions vaincre. Mais vaincre qui ? L’atome ? La physique ? L’univers ? Chez nous, la victoire n’est pas un événement, mais un processus. La vie est une lutte. Il faut toujours surmonter quelque chose. C’est de là que vient notre amour pour les inondations, les incendies, les tempêtes. Nous avons besoin de lieux pour “manifester du courage et de l’héroïsme”. Un lieu pour y planter un drapeau. Le zampolit nous lisait des articles qui parlaient de “conscience élevée et de bonne organisation”, du drapeau rouge qui flottait au-dessus du quatrième réacteur quelques jours après la catastrophe. Il flamboyait. Au propre : un mois plus tard, il était rongé par la radiation. Alors on a hissé un nouveau drapeau. Et un mois plus tard, un troisième... J’ai essayé de me représenter mentalement ces soldats qui grimpaient sur le toit... Des condamnés à mort... Le culte païen soviétique, me direz-vous ? Un sacrifice humain ? Mais, à l'époque, si l'on m'avait donné ce drapeau, j'y serais allé moi-même. Je suis incapable de vous expliquer pourquoi. Je ne craignais pas la mort.

[...]

Je suis arrivé lorsque les oiseaux faisaient leurs nids et je suis reparti lorsque les pommes gisaient sur la neige... Nous n’avons pas pu tout enterrer. Nous enterrions la terre dans la terre... Avec les scarabées, les araignées, les larves... Avec ce peuple différent... Avec ce monde... Voilà la plus forte impression que j’ai gardée : ce petit peuple !

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)

jeudi 16 janvier 2020

La fin d'un monde

"C'est ainsi que je suis fait. A jamais dissemblable de ceux de ton espèce. Là où tu vois s'élever les cités accueillantes, je vois, moi, à travers le bitume que l'on couche à l'infini pour étendre encore et encore les villes arrogantes, la fin d'un monde fait de racines, de lichens, de vers et de bactéries ancestrales"

Epiphania T.2 , Ludovic Debeurme (2018)

vendredi 26 juillet 2019

Solastalgie

[...] Entre la hausse du thermomètre, la disparition des animaux, la fonte des glaciers, la pollution due au plastique ou l’acidification des océans, les preuves du dérèglement climatique et de l'effondrement de la biodiversité s'accumulent et dégradent tant la planète que notre santé mentale. Avec la canicule estivale de 2018, la peur est montée d'un cran. Nicolas Hulot a avoué son impuissance, tandis que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ­limitaient à onze le nombre d'années restant avant des bouleversements sans précédent. Pour certains, le péril apparaît à la fois imminent et inéluctable.

« Cette angoisse a toujours existé dans le militantisme écologique, mais elle s'est récemment aggravée sous l'effet d’une réduction des horizons temporels. Le dérèglement climatique ne va plus ­affecter les générations futures mais celles d'aujourd'hui, analyse Luc Semal, maître de conférences en sciences politiques au Muséum national d’histoire naturelle. Ce sujet est tellement écrasant, d’un point de vue émotionnel, qu’il peut phagocyter la vie personnelle. »

[...] Le psychiatre Antoine Pelissolo, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil [renchérit]. « La crise environnementale est un parfait sujet d’anxiété. Il est potentiellement très grave, nous n’avons pas de prise directe, nous sentons le danger approcher… Il peut donc devenir envahissant, alimenter une sensibilité à la dépression, et priver les soignants de leviers pour remobiliser la personne, comme la projection dans l’avenir. »

"Eco-anxiété, dépression verte ou 'solastalgie' : les Français gagnés par l'angoisse climatique"
un article à lire sur lemonde.fr. Pour ceux qui ont choisi malgré tout d'avoir une descendance, on peut aussi potentiellement ajouter l'angoisse du jour où son enfant prendra conscience qu'il est appelé à vivre dans un contexte de "fin du monde". 

Plaque commémorative en l'honner d'un glacier disparu (Islande, 2019)

vendredi 22 février 2019

Notre ordure lancée au visage de l'humanité

Des années que je voulais lire du Claude Lévi-Strauss, tant les propos et écrits sur l'humanité qui parvenaient jusqu'à moi semblaient profonds (exemple)... et puis un jour : je trouve Tristes Tropiques dans un vieux carton de livres abandonnés, sur le trottoir.
Premier extrait.

Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.

Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)