jeudi 25 décembre 2025

Etre un rocher, invisible, ignoré

Retour à "bien-être", et à la famille formée de Jack, Elizabeth et leur fils Toby. Elizabeth est chercheuse en psychologie. Elle investit beaucoup d'énergie pour être une bonne mère. Elle y travaille. Ardemment. Tant et si bien que chacune de ses interrogations et réflexions la renvoie à un ouvrage ou à un article de socio ou psychologie qu'elle a littéralement étudié. Je me souviens d'un chapitre dédié à sa relation avec son fils, à la bibliographie impressionnante (à laquelle se réfère le personnage).

Parfois, comme dans ce nouvel extrait, observer son fils la renvoie à sa propre enfance, ballotée d'écoles en écoles, et à son propre caractère.

Elle compatissait. Elle comprenait pourquoi Toby pouvait avoir envie d'être seul, loin des autres. Elle aussi elle avait voulu ça, quand elle avait son âge. Elle se souvenait encore d'un certain album qu'elle avait lu et relu quand elle était enfant, plus jeune que lui aujourd'hui : le livre s'appelait Sylvestre et le caillou magique, et il racontait l'histoire d'un garçon - en fait un âne, mais peu importe - qui trouvait un caillou magique capable d'exaucer les vœux. Et un jour, alors qu'il tient le caillou, Sylvestre croise un lion à l'air féroce et affamé et, terrifié à l'idée d'être dévoré, il hurle « Je souhaite être un rocher. » Et il se transforme en rocher. Un gros rocher gris-rose. Après quoi une grande tristesse l'envahit parce que même s'il n'a plus rien à craindre du lion, il ne peut plus ramasser le caillou et faire le vœu de redevenir lui-même (parce que : pas de bras), alors il reste comme ça, en rocher. Pendant des jours et des jours, les gens le cherchent et lui, muet, les regarde passer devant lui. Pour finir, bien sûr, il redevient Sylvestre et tout est bien qui finit bien, mais Elizabeth s'arrêtait le plus souvent au passage où tout le monde cherchait Sylvestre sans le trouver. Honnêtement, c'était sa partie préférée : être un rocher, invisible, ignoré. La façon dont le lion regardait le rocher d'un air impuissant avant de s'éloigner - c'était en gros ce qu'Elizabeth voulait par-dessus tout chaque fois qu'elle était « la nouvelle ». Être tranquille. Ou au moins afficher le même stoïcisme, la même indifférence et le même air détaché que ce rocher quand l'attention qu'on lui portait devenait trop étouffante. Apparaître tellement dure, grise et sans expression que rien ni personne ne puisse l'atteindre.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

samedi 20 décembre 2025

mercredi 17 décembre 2025

2025, un palmarès

Et hop, voici mon bilan de fin d'année !
Playlist à suivre demain




Les Albums
Jeff Tweedy - Twilight Override
S.G. Goodman - Planting by the Signs 
Greg Freeman - Burnover
Sorry - Cosplay
Tortoise - Touch
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Sacred Paws - Jump into Life
claire rousay - a little death
La Dispute - No One Was Driving the Car
Mauvais Sang - La Faune
The Expert - Vivid Visions
-
Pulp - More
Richard Dawson - End Of The Middle
Friendship - Caveman Wakes Up
Destroyer - Dan's Boogie
Dean Blunt - Lucre


Mais aussi
Alan Sparhawk - Alan Sparhawk With Trampled by Turtles
Bonnie Prince Billy - the purple Bird
Bruiser & bicycle - Deep Country
the Bug Club - Very Human Features
Cass McCombs - Interior Live Oak
Claire Days - I remember something
Deafheaven - Lonely People With Power
Frànçois and the Atlas Mountains - Âge fleuve
Greet Death - Die in Love
Jeanines - How long can it last
Jeffrey Lewis - the EVEN MORE Freewheelin' Jeffrey Lewis
Jens Kuross - Crooked Songs 
Jens Lekman - Songs for Ither People's Weddings
John Glacier - Like a Ribbon
Hamilton Leithauser - this side of the Island
Laundromat Chicks - Sometimes Possessed
Modern Nature - The Heat Warps
Pile - Sunshine and Balance Beams
Sam Amidon - Salt River
Stereolab - Instant Holograms On Metal Film
Tim Hecker - Heaven Will Come
Tocotronic - Golden Years
the Tubs - Cotton Crown
Wednesday - Bleeds
Wombo - Danger in Fives


Les morceaux
(en plus de tous ceux figurant dans les albums ci-dessus)
Alex G - Louisiana ; DJ Koze - What about us (feat. Marchus Acher) ; everything else - two monkeys ; Grandbrothers - Velvet RoadsKompromat - Only in your arms ; Mogwai - Pale Vegan Hip Pain ; the Notwist - X-Ray ; Other lives - What's it gonna takePerio - the last goodbye ; Romy Mars - A-ListerShannon Wright - the Hits ; Water from your eyes - Playing classicsYHWH - Penetrator


Des concerts
21/03 Tocotronic @ Z-Bau / Nuremberg
06/05 Respire @ Supersonic
04/09 Ducks Ltd @ Supersonic
09/11 Hamilton Leithauser @ Café de la Danse
12/11 Yoo Doo Right @ Chinois


Des séries
La Mesias (2024), Infidèles, Douglas is cancelled, Adolescence


Des films
Une bataille après l'autre (Paul Thomas Anderson)
Valeur sentimentale (Joachim Trier)
Partir un jour (Amélie Bonnin)
Demon Slayer: Kimetsu no Yaiba La Forteresse Infinie Part. 1
L'accident de piano (Quentin Dupieux)


Jeux-vidéo
-


Romans
Bien-être, Nathan Hill (2024) ; Toutes les vies, Rebeka Warrior

lundi 8 décembre 2025

La courbe en U

Sur la base d'une bonne critique, j'ai récemment voulu donner sa chance à "In violentia veritas" de Catherine Girard, inspiré de sa vie réelle. Après abandon, je peux le réaffirmer : les ouvrages dans lesquels sont dépeints l'enfance, la famille, les ascendants et autres bisaïeuls de l'auteur ou de l'autrice ne m'intéressent pas.

Contrepied parfait, le génial roman de Nathan Hill lu quelques semaines plus tôt, "Bien-être" (Wellness, dans son titre original).J'aime les romans qui résultent d'un travail impressionnant d'imagination et de conception (personnages, structure de la narration), de documentation et qu'il donne matière à réflexion ! Bonus si le tout est écrit avec humour ou esprit.

Préparez-vous à lire de nombreux extraits dans les jours à venir !
Nous y suivrons les pensées et pérégrinations sur une grosse vingtaine d'années d'Elizabeth et Jack, tous deux cultivés, elle, plutôt scientifique, , venant de la bourgeoisie, et lui, plutôt artiste, venant d'un milieu rural, tout en en apprenant régulièrement sur leurs passés respectifs.
 
Posant fourchette et téléphone, Jack croisa les doigts devant lui et la considéra un moment. « Tout va bien ? demanda-t-il.
- Bien sûr.
- Tu n'es pas insatisfaite ?
- Je vais bien, Jack.
- Parce qu'on dirait que tu es insatisfaite.
- Je vais tout à fait bien, vraiment.
- Mais tous ces aménagements que tu prévois pour le nouvel appartement. Les étagères ouvertes. Le pas-de-télé. La salle de jeux. Ta nouvelle esthétique minimaliste.
- Qu'est-ce qu'elle a, mon esthétique ?
- Ça ne ressemble pas exactement à nous. Ça donne l'impression que tu es peut-être insatisfaite, peut-être un peu malheureuse.
- Je ne suis pas malheureuse, le rassura Elizabeth en lui tapotant le bras. Ou en tout cas pas anormalement.
- Pas anormalement ? Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que je suis tout à fait aussi heureuse que je peux espérer l'être, à cette étape de ma vie.
- Et de quelle étape parle-t-on ?
- Du bas de la courbe en U. »

Ah oui bien sûr, la courbe en U : elle y avait souvent fait référence ces derniers temps, chaque fois que Jack la bousculait de cette façon-là. Un phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux, selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu. Le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux. Et c'était là que Jack et Elizabeth se trouvaient en ce moment, au fond de cette courbe, au milieu de leur vie, période qui s'illustrait beaucoup moins en réalité par les fameuses « crises de la quarantaine » (un phénomène finalement plutôt rare puisque seulement 10% des gens affirmaient en vivre une) que par sa lente et déroutante glissade vers une insatisfaction et une frustration chroniques. C'était, Elizabeth insistait bien là-dessus, une constante universelle : la courbe en U concernait aussi bien les hommes que les femmes, les couples mariés que les célibataires, les riches que les pauvres, les actifs que les inactifs, les diplômés que les non-diplômés, les parents que les sans-enfants. Quel que soit le pays, quelles que soient la culture et l'origine ethnique, des décennies d'études démontraient scientifiquement qu'en milieu de vie les gens portaient en eux, en permanence, un sentiment qui, statistiquement parlant, était semblable à la perte d'un être cher. Voilà ce qu'on éprouvait, soutenait-elle, voilà à quel point on était loin de son pic du début de la vingtaine, selon les mesures objectives du bien-être. Elizabeth soupçonnait la biologie, la sélection naturelle, les pressions évolutionnistes vieilles de millions d'années, puisqu'il avait récemment été démontré par les primatologues que les grands singes faisaient exactement la même expérience de la courbe du bonheur, ce qui tendait à suggérer que cette tristesse particulière devait avoir assuré un avantage préhistorique, qu'elle devait avoir aidé nos ancêtres primates à survivre. Peut-être, avançait-elle, était-ce dû au fait que, dans tous les groupes, les membres les plus vulnérables étaient les jeunes et les vieux, si bien qu'il était important pour eux d'être heureux car, plus leur satisfaction était grande, moins ils prenaient de risques et plus ils étaient nombreux à survivre. Alors qu'au mitan de la vie le besoin était inverse : il était nécessaire de se sentir absolument insatisfait, d'éprouver un tourment intérieur qui pousse à aller se mesurer aux dangers du monde. Après tout, il fallait bien que quelqu'un s'y colle.

Elizabeth semblait trouver réconfortant que cet hiatus de milieu de vie tienne davantage à un câblage biologique qu'à un problème spécifique dans son couple ou dans sa vie. Mais ça ne réconfortait absolument pas Jack. Ça ne faisait que confirmer ses craintes. Tout ce qu'il entendait était que sa femme était triste.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

lundi 1 décembre 2025

Tout finira bien (je voudrais te faire croire)

Un artiste vous manque et tout est dépeuplé. Chaque absence sur les plateformes de streaming brise l'illusion de la disponibilité immédiate et infinie, et rappelle le scénario pas si improbable de ne pouvoir accéder à la musique qu'on aime. Comment ferais-je aujourd'hui si je n'avais les albums de Godspeed You! Black Emperor, ou Ease Down The Road de Bonnie 'prince' Billy... Quid de Fontarabie, projet post-Malajube de Julien Mineau, désormais absent et dépublié de tout internet ?

Je ne peux donc que partager le texte de ce morceau beaucoup trop beau.

Je vois la tempête qui s'en vient
Vers nous, mais tu ne vois rien
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Quand la nuit tombe sur ton visage
Que ces alarmes inondent le paysage
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Je n'ai plus le temps de me perdre
Tu es ma lanterne dans le noir
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Si tout ce qui traîne se salit
Je suis sale, je suis sale
Taché pour la vie, taché pour la vie

En attendant l'accalmie
Je garderai les yeux entr'ouverts
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Je n'ai plus le temps de me perdre
Dans la noirceur de ma tête
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Si tout ce qui traîne se salit
Je suis sale, je suis sale
Taché pour la vie, taché pour la vie

À l'abri dans l'oeil de l'ouragan
À l'abri dans l'oeil de l'ouragan

Fontarabie, Eclipses EP (2015)