jeudi 1 juillet 2021

Une vie

"L'enfer tiède", c'était le deuxième album de Programme (=Arnaud Michniak de Diabologum), et ça commençait fort.

Une vie à mettre certaines questions de côté
soit par manque de courage pour en accepter les réponses
soit par impossibilité d'en trouver
Une vie à revenir sur ce qu'on s'est promis
en souffrant d'être malhonnête
Une vie où le poids du temps se projette
et où on ne changera pas
Une vie où on a tout choisi sauf soi
Une vie à à masquer ce qu'on est vraiment
juste pour gagner du temps
Une vie à laisser filer
car l'apparence est plus forte
Une vie où moins on se voit et mieux on se porte
Une vie où on trouve qu'il faut du courage
pour s'avouer lâche chaque jour davantage
Une vie à mettre le masque qu'il faut pour monter plus haut
à faire des efforts
à dire oui à des gens dont on sait qu'ils ont tort
Une vie à parler de ce qui est mal et de ce qui est bien
alors qu'on a soi-même jamais fait le point
Une vie à trouver ça sans importance
Une vie à se compliquer pour rien

Une vie entre deux quais où la voie du milieu est un miroir cassé
Une vie à dix à vingt à trente ans
où on ne pardonne pas plus qu'on ne comprend
Une vie où le hasard fait le reste
Une vie à chercher partout ce qui offrirait une chance
de nier jusqu'au bout
Une vie où quand on comprend que c'est sa mémoire
cette veine géante
on a fait un pas de plus dans le ventre
Une vie où ce n'est pas parce qu'on perd quelque part
qu'on gagnera ailleurs
Une vie où le mal ne meurt pas mais se déplace
Une vie où une deuxième peau remplace la première
Une vie qu'on vide de tous ses objets
qu'on remplie de copies moulées dans une matière étrangère
Une vie où il fait froid comme dans un four éteint
où on avance un couteau à la main
Une vie où plus on réfléchit plus on se dit qu'on aurait préféré un fusil
Une vie à écouter aux portes en croyant que derrière on nous détruit
Une vie à changer de visage pour apprendre à se reconnaître
ou juste à mentir peut-être
Une vie où on ne s'attachera plus jamais à personne
Une vie à supplier pour qu'elle nous pardonne
Une vie où si on ne paie pas une fois le prix fort
on rembourse chaque jour d'un remords
Une vie qui n'est qu'un géant règlement de comptes
où seule la manière diffère
Une vie où entre celles des autres et la nôtre souvent c'est la guerre
Une vie avec le père la mère et l'enfant
et dans le futur du passé du présent
Une vie où le sang coule dans le temps
un océan
Une vie où à trop vouloir tirer dans le tas, on tire sur soi
Une vie où on n'a rien à perdre à faire en sorte que ça s'arrête
Une vie à ne rien faire pour que ça s'arrête
Une vie à chercher de l'aide pour sortir de son enfer tiède
Une vie à brûler et à regarder ses mains
Une vie sans trouver le calme
Une vie où finalement au bout du chemin on ne regrette pas
car une fois l'incendie éteint
il ne reste plus qu'un tas de cendres froides
et personne ne peut deviner ce qu'il y avait avant

Une vie pour rien

Programme - Une vie
L’Enfer tiède (2002)

mercredi 9 juin 2021

Orléans by night

Ses derniers albums m'ayant guère emballé, j'avais perdu de vue Florent Marchet... Il n'en était pas moins actif durant ces dernières années : écriture/composition pour divers interprètes, bandes-son de films, séries ou pièces de théâtre... Et écriture de son premier roman. On imagine que son ami Arnaud Cathrine l'y aura encouragé.

Un roman plaisant, centré sur une poignée de personnages bien travaillés. La psychologie du personnages principale est particulièrement approfondie. L'intrigue est simple, mais le contexte (le monde rural) très bien rendu, voire documenté lorsqu'il s'agit d'agriculture.

Très bonne lecture, donc. Et voici un premier extrait, qui parlera certainement à ceux qui connaissent intimement Orléans.

Marion s'éloigne d’un pas fluide. Jérôme se rapproche des volets mi-clos : dans le maigre espace de jour, il regarde son corps élancé qui traverse la cour, son dos droit tourné vers l’azur comme s’il allait être avalé par la lumière, et ses jambes mécaniquement souples et régulières. Même le bruit du gravier sous ses pas lui semble élégant. Jérôme n’en revient pas d’avoir su la garder. Ils se sont rencontrés en 1996 dans un bar à Orléans. Lui qui ne sortait pas souvent avait été traîné par ses colocataires jusqu’à ce pub où un groupe local massacrait les Pixies. Il avait fait la connaissance de Marion dans la file d’attente des toilettes. Les baskets s’engluaient dans un mélange de bière et d’urine. Il avait ironisé maladroitement au sujet du guitariste, elle avait souri sans peut-être même comprendre son jeu de mots. Ils avaient terminé la soirée ensemble. Elle avait vingt-et-un ans, lui vingt-deux. Jérôme s’ennuyait ferme dans son école d’ingénieurs mais il était un des meilleurs de sa promotion. Elle venait d’une famille bourgeoise orléanaise, fille d’un directeur de banque et d’une mère au foyer. Son père était mort d’un cancer du pancréas à l’âge de cinquante ans, laissant derrière lui une assurance-vie conséquente et quelques placements, qui avaient permis à sa fille unique d'a d'acheter à vingt ans un appartement en plein centre-ville. S'il n’y avait pas eu cet héritage, ils auraient déjà coulé la ferme. À l’époque, les rues d'Orléans étaient très animées la nuit. Il y avait partout des cafés-concerts, même en périphérie. Personne ne semblait s’en plaindre, il y avait dans l’atmosphère une énergie, une envie folle de débarrasser la ville de son image de cité-dortoir. Son quartier « Les Halles Châtelet » rappelait combien Paris était complexant. Le week-end, Jérôme rentrait volontiers à Sully-sur-Loire, chez ses parents, qui travaillaient tous deux à la mairie, son père comme attaché territorial et sa mère comme secrétaire d'accueil. Il leur apportait son linge sale et en profitait pour manger autre chose que des pizzas surgelées ou des kebabs. Ses parents ne lui posaient aucune question, mais ils ne cachaient pas leur fierté. Leur fils, à force de courage, de sérieux et de ténacité, allait devenir ingénieur en agronomie. Son père répétait sur le ton de la boutade: "C'est pas rien pour un petit pays comme le nôtre."

Florent Marchet, Le Monde du vivant (2020)