lundi 28 octobre 2019

Du rêve

Très bonne BD de Fabcaro (Zaï Zaï Zaï Zaï), qui mérite son succès... un peu dans l'esprit des dessins du blog de Bastien Vives, mais les saynettes caustiques servent la narration d'une histoire (absurde) sur toute la longueur du recueil.







Fabcaro, Zaï zaï zaï zaï (2015)

mardi 22 octobre 2019

Un théâtre de marionnettes

Tchernobyl est souvent considéré comme le début de la fin de l'URSS. Dans la série du même nom, on y voit un pouvoir arc-bouté sur un discours officiel, des voies dissonantes menacées d'élimination (administrative, sociale ou physique), des livres interdits ou amputés de pages gênantes...
Autant de pratiques à leur paroxysme à l'époque des procès de Moscou sous Staline, et qui font du roman "le Zero et l'Infini" un complément idéal du visionnage de la série.

C'était au moment où se préparait le second grand procès de l'opposition. L'air de la légation s'était étrangement raréfié. Photographies et portraits disparaissaient des murs du soir au matin ; ils y étaient depuis des années, personne ne les regardait, mais à présent les tâches claires sautaient aux yeux. Le personnel bornait ses conversations aux affaires du service ; on se parlait avec une politesse prudente et pleine de réserve. Aux repas, à la cantine de la légation, où les conversations étaient inévitables, on s’en tenait aux clichés officiels, qui, dans cette atmosphère familière, semblaient gauches et grotesques ; on aurait dit qu'après s’être demandé le sel et la moutarde, ils se hélaient mutuellement avec les slogans du dernier manifeste du Comité central. Il arrivait souvent que quelqu'un protestât contre une fausse interprétation de ce qu’il venait de dire, et prît ses voisins à témoin, avec des exclamations précipitées : « Je n'ai pas dit cela », ou : « Ce n'est pas ce que je voulais dire. » Tout cela donnait à Roubachof l'impression d'un théâtre de marionnettes bizarre et cérémonieux dans lequel les pantins, montés sur fil de fer, récitaient chacun sa tirade. Seule Arlova, avec son allure silencieuse et endormie, semblait rester elle-même.
Non seulement les portraits sur les murs, mais aussi les rayons de la bibliothèque furent décimés. La disparition de certains livres se faisait discrètement, généralement le lendemain de l'arrivée d’un nouveau message d’en haut.
Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

jeudi 17 octobre 2019

Light from within

Très belle exposition de photos de Todd Hido (jusqu'à Samedi à la Galerie Les Filles Du Calvaire), avec notamment son célèbre projet "House Hunting" (1999), qui montre l'Amérique des lointaines banlieues, sous un jour une nuit brumeuse et mystérieuse. Sélection.






Todd Hido, House Hunting

lundi 7 octobre 2019

Monologue... ou dialogue intérieur ?

Rien de tel qu'un bon séjour en captivité pour approfondir la question...

Roubachof avait toujours pensé qu'il se connaissait assez bien. Dépourvu de préjugés moraux, il n’avait pas d’illusions sur le phénomène appelé « première personne du singulier ». Il avait admis, sans émotion particulière, le fait que ce phénomène était doué de certains mouvements impulsifs que les humains éprouvent généralement quelque répugnance à avouer. À présent, lorsqu'il collait son front contre la vitre ou qu'il s’arrêtait soudain sur le troisième carreau noir, il faisait des découvertes inattendues. Il s’apercevait que le processus incorrectement désigné du nom de « monologue » est réellement un dialogue d’une espèce spéciale ; un dialogue dans lequel l’un des partenaires reste silencieux tandis que l’autre, contrairement à toutes les règles de la grammaire, lui dit « je » au lieu de « tu », afin de s'insinuer dans sa confiance et de sonder ses intentions ; mais le partenaire muet garde tout bonnement le silence, se dérobe à l’observation et refuse même de se laisser localiser dans le temps et dans l'espace.

Mais maintenant, il semblait à Roubachof que le partenaire habituellement muet parlait de temps en temps, sans qu’on lui adressât la parole et sans prétexte apparent ; sa voix paraissait totalement étrangère à Roubachof qui l'écoutait avec un sincère émerveillement et qui s’apercevait que c'étaient ses lèvres à lui qui remuaient. Il n’y avait là rien de mystique ni de mystérieux ; il s'agissait de faits tout concrets ; et ses observations persuadèrent peu à peu Roubachof qu'il y avait dans cette première personne du singulier un élément bel et bien tangible qui avait gardé le silence pendant toutes les années écoulées et qui se mettait maintenant à parler.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

jeudi 3 octobre 2019

What is the cost of lies ?


Les travaux de décontamination ont commencé dans les écoles autour de Notre-Dame. L'opération concerne quatre écoles où des taux de plomb supérieurs à la moyenne recommandée ont été mesurés après l’incendie. Des hommes masqués en combinaison blanche pulvérisant un liquide bleuâtre sur la marelle, des engins de chantier circulant autour du toboggan…, cette scène étrange marque le début des travaux de décontamination, jeudi 8 août, dans les écoles maternelle et élémentaire de Saint-Benoît, dans le 6e arrondissement de Paris. Le groupe scolaire, qui accueillait des enfants en centre de loisirs durant la période estivale, avait fermé ses portes le 25 juillet, en raison de taux de plomb élevés mesurés dans les cours de récréation extérieures.

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Prendre le risque de partir, de perdre sa maison ou son travail. Prendre le risque de rester et d'avoir à assumer, dans une semaine ou dans dix ans, d'avoir mis en danger sa santé, celle de sa famille ou de ses élèves… Une semaine après l'incendie de l'usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen, de nombreux voisins de l’usine et des habitants survolés par le nuage de fumée noire s'interrogent encore sur l’attitude à adopter face à la catastrophe.
https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/10/03/nous-avons-pris-nos-decisions-seuls-a-rouen-des-habitants-racontent-l-absence-de-communication_6014124_3244.html

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Un mystérieux accident dans le Grand Nord russe. Un projet de missile nucléaire secret. Des déclarations contradictoires sur les risques de contamination radioactive. Tout semble flou dans les déclarations des autorités russes, cinq jours après l’accident survenu sur une plate-forme militaire offshore au large du village de Nionoksa, à plus de 1 200 kilomètres au nord de Moscou, et qui a coûté la vie à au moins cinq ingénieurs nucléaires.

Mardi dans la journée, les 450 habitants du village voisin de l’explosion ont été prévenus qu’ils devraient évacuer leur logement pendant deux heures, le lendemain, et étaient invités à se réfugier dans la forêt. Sans explications sur les raisons de cette « opération planifiée » – curieuse mesure préventive six jours après l’accident. Mais cette évacuation a été soudainement annulée mardi dans la soirée, sans plus d’explications de la part du pouvoir russe.

Dans les grandes villes voisines, Severodvinsk et Arkhangelsk, la population s’est précipitée dans les pharmacies pour acheter des comprimés d’iode stable (protégeant la thyroïde en cas de rejet accidentel d’iode radioactif dans l’atmosphère), épuisant les stocks disponibles. Les médecins qui ont soigné les victimes de l’explosion ont, eux, été envoyés à Moscou. Ils doivent y passer des examens – après avoir dû auparavant signer un accord de confidentialité leur interdisant de divulguer toute information sur l’accident.

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L'actualité résonne différemment, après avoir visionné Chernobyl, le série dont les images, la bande-son (signée Hildur Ingveldardóttir) et les personnages marquent durablement.

lundi 30 septembre 2019

Free at last



L'année 2019 aura été meutrière sur le plan musical. Scott Walker, Mark Hollis (Talk Talk), David Berman (Silver Jews, Purple Mountains)... tant est si bien que j'ai suspendu mes posts "RIP" en cours d'année, pour que ce blog ne devienne pas un carnet de disparition. En 2019, Austin (TX) a perdu deux figures majeures, Roky Erickson d'une part (31/05), Daniel Johnston d'autre part (11/09) ; l'un connu pour avoir inventé le rock psychédélique (tout du moins le terme) avec ses 13th Floor Elevators, l'autre pour ses talents de songwriters, admirés de beaucoup (notamment Kurt Cobain, Sonic Youth, Yo La Tengo...).


Ajoutons, pour l'anecdote, que tous deux ont été internés plus ou moins régulièrement dans des structures psychiatriques. J'ai connu Daniel Johnston en 1994 avec son album "FUN" (son premier sur une major - un échec commercial), puis en remontant quelques années plus tard le fil de ses enregistrement lofi sur K7 (une dizaine) grâce à la magie d'internet. Mon album préféré reste "Rejected Unknown" (2001). Lui succéderont des réussites moindres, malgré (à cause) de producteurs confirmés (Mark Linkous, Jason Falkner).

Outre sa musique, Daniel Johnston laisse une quantité faramineuse de dessins, reprenant souvent les mêmes motifs obsessionnels. Son ancien manager, Jeff Tartakov, s'est donnée la mission de mettre en valeur son oeuvre. Allez voir son instagram, qui recèlent de trésors tels que cette lettre, écrite depuis l'hôpital psychiatrique.

jeudi 26 septembre 2019

Douleur majestueuse

A l'ouverture de l'exposition "Baudelaire L'oeil moderne" au musée de La Vie Romantique, François Atlas a été convié à se produire en concert. Il s'est alors emparé des textes du poète pour les mettre en musique. Et c'est une réussite, puisque ni la musicalité ni les textes ne pâtissent de l'exercice. Comme l'explique François Atlas : "J'ai été frappé de la régularité et de la musicalité des vers, ils se sont glissés dans ce format pop avec limpidité."

Premier extrait choisi (à lire ici et donc à écouter )

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !


Charles Baudelaire - A Une Passante (Les Fleurs Du Mal, 1857)
Francois Atlas - A Une Passante (Les Fleurs Du Mal, 2018)

mardi 24 septembre 2019

"Ca n'a rien à voir"

...En fait, si.

Recent empirical research suggests that the growing opposition to sexist humor might indeed be justified. By trivializing sex discrimination, sexist humor creates a norm of tolerance of sex discrimination. In this context, sexist behavior can be more easily justified as falling within the bounds of social acceptability (Ford, 2015; Ford, Boxer, Armstrong, & Edel, 2008). Indeed, sexist humor has been shown to promote discrimination against women in a number of ways. For instance, sexist men exposed to sexist humor have reported greater tolerance of sexist events (Ford, 2000), greater willingness to discriminate against women (Ford et al., 2008), and greater tolerance of societal sexism (Ford, Woodzicka, Triplett, & Kochersberger, 2013). Most notably for the present research, men exposed to sexist humor have reported greater propensity to commit sexual violence against women including rape (Romero-Sanchez, Duran, Carretero-Dios, Megias, & Moya, 2010; Ryan & Kanjorski, 1998), particularly insofar as they have antagonistic attitudes toward women (Thomae & Viki, 2013). Ford and Ferguson's (2004) prejudiced norm theory explains these findings suggesting that sexist humor creates a social norm that permits men to express sexism in various ways without fears of reprisal. The present research builds on this literature by testing new hypotheses designed to establish boundary conditions for prejudiced norm theory as a framework for understanding the relationship between exposure to sexist humor and men's self-reported rape proclivity.

[Source] [via]

lundi 23 septembre 2019

Comme si culpabilité ou innocence avaient la moindre importance

Impressionnante scène au cours de laquelle le cérébral et expérimenté Roubachof affine le portrait de son voisin de cellule, à mesure qu'ils perçoit d'infimes détails.

Peut-être le N° 402 était-il un docteur, ou un ingénieur politique [...]. Il n’avait certainement pas d'expérience politique, ou il n’aurait pas commencé par demander le nom. Évidemment en prison depuis un certain temps, il s’est perfectionné dans l’art de frapper au mur, et il est dévoré du désir de prouver son innocence. Il est encore imbu de cette croyance simpliste, que sa culpabilité ou son innocence subjective ont la moindre importance ; il n’a aucune idée des intérêts supérieurs qui sont réellement en jeu. Selon toute probabilité il est à présent assis sur sa couchette, à écrire sa centième protestation aux autorités qui ne la liront jamais, ou sa centième lettre à sa femme qui ne la recevra jamais ; de désespoir il s'est laissé pousser la barbe – une barbe noire à la Pouchkine –, il ne se lave plus et il a contracté l'habitude de se ronger les ongles et de se livrer à des excès érotiques. Rien de pire en prison que d'avoir conscience de son innocence ; cela vous empêche de vous acclimater et cela vous sape le moral… 

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

vendredi 20 septembre 2019

Cet âge où les hommes deviennent vulnérables

"No country for old men" a douze an maintenant... J'en gardais un bon souvenir quoique flou. Et je me rappelais distinctement regretter avoir eu une attention flottante durant ce qui s'était avéré être la scène finale.


Sheriff Bell, usé par une longue carrière, secoué par sa dernière enquête, inquiet de ce que sera sa vie une fois retraité, est assis dans sa cuisine. Il s'approche de...
"cet âge où les hommes deviennent vulnérables, leurs forces s'en vont, ils ont peur de tomber de l'échelle, de ne plus pouvoir se défendre si on les attaque, de perdre la vue, les dents, la vie" (*)
Il raconte un rêve à sa femme.

Okay. Two of 'em. Both had my father. It's peculiar. I'm older now'n he ever was by twenty years. So in a sense he's the younger man. Anyway, first one I don't remember so well but it was about meetin' him in town somewheres and he give me some money and I think I lost it. The second one, it was like we was both back in older times and I was on horseback goin' through the mountains of a night.
 
...goin' through this pass in the  mountains. It was cold and snowin', hard ridin'. Hard country. He rode past me and kept on goin'. Never said nothin' goin' by. He just rode on past and he had his blanket wrapped around him and his head down... ...and when he rode past I seen he was carryin' fire in a horn the way people used to do and I could see the horn from the light inside of it. About the color of the moon. And in the dream I knew that he was goin' on ahead and that he was fixin' to make a fire somewhere out there in all that dark and all that cold, and I knew that whenever I got there he would be there.

And then I woke up.

Joel et Ethan CoenNo Country for Old Men (2007)

(*) :
Je cite Isabelle Monnin (Les gens dans l'enveloppe), livre que je referme ce jour

mercredi 18 septembre 2019

Se jeter dans le monde avec grâce

"Ce que font les gens normaux", une BD à lire et offrir, feat. Frances, assistante juridique dans un grand cabinet d'avocat. Au menu : travail, amitié, choix de vie.



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Hartley Lin, Ce que font les gens normaux (Dargaud, 2019)

jeudi 12 septembre 2019

Cet état d'exaltation

Grâce à la liste des "100 romans qui ont le plus enthousiasmé 'Le Monde' depuis 1994" (lien abonné, autre lien), j'ai découvert un autre grand roman russe : "Le Zéro et l'infini". Le contexte est celui des grands procès de Moscou (1936 - 1938), lors desquels le Parti Communiste a été "épuré". L'intérêt de ce livre réside tant dans la trajectoire humaine de son protagoniste principal que dans la vision qu'il donne de la vie du Parti... Ce qui donne des éléments de réponse à une question qui m'a souvent taraudé : Pourquoi l'idéal communiste a-t-il échoué ? 

« Je vais donc être fusillé », se disait Roubachof. Il observait en clignotant le mouvement de son gros orteil qui se dressait verticalement au pied du lit. Dans la bonne chaleur, il se sentait en sécurité et très las ; il ne voyait pas d’inconvénient à mourir tout de suite en dormant, pourvu qu’on lui permette de rester couché sous la douillette couverture. « Ainsi, ils vont te fusiller », se disait-il à lui-même. Il remuait lentement ses orteils dans sa chaussette, et il se souvint d’un vers qui comparait les pieds du Christ à un chevreuil blanc dans un buisson d’épines. Il frotta son pince-nez sur sa manche, geste bien connu de tous ses admirateurs. Bien au chaud dans sa couverture, il se sentait presque parfaitement heureux et il ne redoutait qu’une chose, d'avoir à se lever et à se mouvoir. « Ainsi tu vas être exterminé », se dit-il presque à haute voix en allumant encore une cigarette, bien qu’il ne lui en restât plus que trois. Les premières cigarettes fumées à jeun causaient parfois chez lui une légère ivresse ; et il était déjà dans cet état d'exaltation que procure le contact avec la mort. En même temps, il savait que cet état était répréhensible, et même, d’un certain point de vue, inadmissible, mais il ne se sentait à ce moment-là nullement disposé à adopter ce point de vue. Il préférait observer le jeu de ses orteils dans ses chaussettes. Il sourit. Une chaleureuse vague de sympathie envers son propre corps, pour lequel il n’éprouvait ordinairement aucune affection, montait en lui, et l’imminente destruction de ce corps l’emplissait d’un délicieux attendrissement.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

mardi 10 septembre 2019

One day they'll be in charge

Jusqu'au 29 septembre 2019, l'Espace Lafayette-Drouot propose une exposition Banksy, réunissant tirages papier et reproductions murales des oeuvres de l'artiste. Présentée comme une expérience "immersive", c'est pourtant plus la perplexité qui gagne le visiteur à mesure de sa déambulation à travers décors de carton-pâte et textes explicatifs médiocres, auxquels l'artiste n'a pas été associé.

Reste la force des images de Banksy, auxquelles finalement un diaporama en fin d'exposition rend d'avantage justice. J'en retiens deux pour cet article, la première qui soulève la question de l'asservissement par l'homme des autres espèces animales, et fait écho à "la planète des singes" (je me rappelle encore du film de 1968 et de son final marquant)...


... la seconde qui, sur une thématique similaire, détourne une image et une histoire célèbres que je m'étais fait expliquer étant enfant : celle de "la voix de son maître".


Banksy, Laugh now, but one day he'll be in charge (2001)
BanksyHMV (2003)
Franklin J. SchaffnerLa Planète des singes (1968)

lundi 2 septembre 2019

Une maison de poupée

NORA. Tu ne m'as jamais comprise. - On m'a fait grand tort, Torvald. D'abord papa et puis toi. [...] Quand j'étais chez papa, il m'exposait ses opinions et alors j'avais les mêmes opinions ; et si j'en avais d'autres, je les cachais ; car il n'aurait pas aimé ça. Il m'appelait sa poupée et il jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Et puis, [...] des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et j'ai fini par avoir le même goût que toi ; ou bien je faisais semblant ; je ne sais plus - c'était selon, je crois ; tantôt l'un, tantôt l'autre. Quand j'y pense, il me semble que j'ai vécu ici comme une pauvresse - au jour le jour. J'ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi, Torvald. Mais c'est bien ce que tu voulais. Toi et papa, vous avez grandement pêché contre moi. C'est votre faute si je ne suis bonne à rien.

HELMER. Nora, tu es absurde et ingrate. N'as-tu pas été heureuse, ici?

NORA. Non, je ne l'ai jamais été. Je croyais l'être ; mais je ne l'ai jamais été.

HELMER. En rien - heureuse !

NORA. Non ; seulement gaie.

Henrik Ibsen, Une maison de poupée (1879)

Cela fait de nombreuses années que j'envisage de me pencher sérieusement sur l'oeuvre d'Ibsen. Lire son nom en visitant l'exposition du peintre Hammershøi m'aura donné l'impulsion nécessaire pour franchir le pas. Dramaturge norvégien (1828-1906), sa renommée tient notamment à ses douze dernières pièces, par lesquelles il a inventé le théâtre réaliste.
Pour l'instant, je peux citer "Les revenants", "Hedda Gabler" (dont je ne reproduirai ici pas d'extraits) et "Une maison de poupée", centrée sur Nora, épouse de Torvald Helmer.

La pièce défend la cause de l'émancipation des femmes, chère à Ibsen. Dans ses "Notes pour une tragédie contemporaine", il écrira avec beaucoup de clairvoyance :


« une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c'est une société d'hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d'un point de vue masculin ».

mardi 27 août 2019

Il ne faut pas confondre

les musiciens tout de jaune vêtus de Kokoko...

... leurs compatriates congolais Konono n°1...

...les londoniens de Kokoroko


...et les allemands de To Rococo Rot (séparés depuis 2015) 

mercredi 7 août 2019

Pitchfork Festival 2019

Vous n'y étiez pas, moi non plus. Pour l'ambiance et le plaisir, sélection resserrée de photos du festival pitchfork 2019 (@ Chicago)
[Crédits : James Richards IV]
[via]


Black Midi

Clairo

Amen Dunes

Cate Le Bon

Parquet Courts

Stereolab

Low

[Crédits Photos : James Richards IV]

mardi 6 août 2019

La dévalorisation de l'homme par l'homme

Intéressante analyse de l'anthropologue et ethnologue Claude Levi-Strauss sur la manière dont une société réagit à la croissance de sa population (sur le plan de son "organisation"... on ne parle ici pas de gestion de ressources)

Par delà les remèdes politiques et économiques convenables, le problème posé par la confrontation de l'Asie et de l'Amérique tropicales reste celui de la multiplication humaine sur un espace limité. Comment oublier qu’à cet égard l'Europe occupe une position intermédiaire entre les deux mondes ? Ce problème du nombre, l’Inde s'y est attaquée il y a quelque trois mille ans en cherchant, avec le système des castes, un moyen de transformer la quantité en qualité, c’est-à-dire de différencier les groupements humains pour leur permettre de vivre côte à côte. Elle avait même conçu le problème en termes plus vastes : l'élargissant, au-delà de l'homme, à toutes les formes de la vie. La règle végétarienne s'inspire du même souci que le régime des castes, à savoir d'empêcher les groupements sociaux et les espèces animales d'empiéter les uns sur les autres, de réserver à chacun une liberté qui lui soit propre grâce au renoncement par les autres à l'exercice d’une liberté antagoniste. Il est tragique pour l'homme que cette grande expérience ait échoué, je veux dire qu’au cours de l’histoire les castes n'aient pas réussi à atteindre un état où elles seraient demeurées égales parce que différentes - égales en ce sens quelles eussent été incommensurables - et que se soit introduite parmi elles cette dose perfide d'homogénéité qui permettait la comparaison, et donc la création d'une hiérarchie. Car si les hommes peuvent parvenir à coexister à condition de se reconnaître tous autant hommes, mais autrement, ils le peuvent aussi en se refusant les uns aux autres un degré comparable d’humanité, et donc en se subordonnant.

Ce grand échec de l'Inde apporte un enseignement : en devenant trop nombreuse et malgré le génie de ses penseurs, une société ne se perpétue qu'en sécrétant la servitude. Lorsque les hommes commencent à se sentir à l'étroit dans leurs espaces géographique, social et mental, une solution simple risque de les séduire : celle qui consiste à refuser la qualité humaine à une partie de l’espèce. Pour quelques dizaines d'années, les autres retrouveront les coudées franches. Ensuite il faudra procéder à une nouvelle expulsion. Dans cette lumière, les événements dont l'Europe a été depuis vingt ans le théâtre, résumant un siècle au cours duquel son chiffre de population a doublé, ne peuvent plus m'apparaître comme le résultat de l'aberration d’un peuple, d'une doctrine ou d'un groupe d'hommes. J'y vois plutôt un signe annonciateur d'une évolution vers le monde fini, dont l'Asie du Sud a fait l'expérience un millénaire ou deux avant nous et dont, à moins de grandes décisions, nous ne parviendrons peut-être pas à nous affranchir. Car cette dévalorisation systématique de l'homme par l'homme se répand, et ce serait trop d'hypocrisie et d'inconscience que d’écarter le problème par l'excuse d'une contamination momentanée.

Ce qui m'effraye en Asie, c’est l'image de notre futur, par elle anticipée. Avec l'Amérique indienne je chéris le reflet, fugitif même là-bas, d’une ère où l'espèce était à la mesure de son univers et où persistait un rapport adéquat entre l'exercice de la liberté et ses signes.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

lundi 29 juillet 2019

Saloperie de plastique

Quand on est conscients de l'état du monde, il y a beaucoup de gestes et décisions individuels ou collectifs, dont on se demande encore comment "aujourd'hui", ils peuvent encore exister. Sans doute traversée par de telles interrogations, l'organisation du festival Visions (avant tout remarquable par sa programmation, son ambiance et son site) a pris la seule décision cohérente :

On a décidé d'arrêter les écocups, bouteilles d'eau, etc. On va vous demander de participer en apportant toutes les ecocups que vous conservez jalousement dans vos placards depuis 2003. Vous gardez une ecocup pour vous et les autres seront partagées librement avec les festivaliers cigales. Les bars de Visions ne distribueront donc plus d'écocups, plus de consigne, plus de lavage. Vous allez vous débrouiller comme avec votre cabas quand vous allez au supermarché.

On fera jamais un festival zéro impact mais si on est pas capable de faire gaffe et d'éradiquer cette saloperie de plastique, à quoi bon... On mise gros sur vous, on a confiance !


Bravo à eux, et bon festival !
Festival Visions, 2-3-4 août à Plougonvelin

vendredi 26 juillet 2019

Solastalgie

[...] Entre la hausse du thermomètre, la disparition des animaux, la fonte des glaciers, la pollution due au plastique ou l’acidification des océans, les preuves du dérèglement climatique et de l'effondrement de la biodiversité s'accumulent et dégradent tant la planète que notre santé mentale. Avec la canicule estivale de 2018, la peur est montée d'un cran. Nicolas Hulot a avoué son impuissance, tandis que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ­limitaient à onze le nombre d'années restant avant des bouleversements sans précédent. Pour certains, le péril apparaît à la fois imminent et inéluctable.

« Cette angoisse a toujours existé dans le militantisme écologique, mais elle s'est récemment aggravée sous l'effet d’une réduction des horizons temporels. Le dérèglement climatique ne va plus ­affecter les générations futures mais celles d'aujourd'hui, analyse Luc Semal, maître de conférences en sciences politiques au Muséum national d’histoire naturelle. Ce sujet est tellement écrasant, d’un point de vue émotionnel, qu’il peut phagocyter la vie personnelle. »

[...] Le psychiatre Antoine Pelissolo, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil [renchérit]. « La crise environnementale est un parfait sujet d’anxiété. Il est potentiellement très grave, nous n’avons pas de prise directe, nous sentons le danger approcher… Il peut donc devenir envahissant, alimenter une sensibilité à la dépression, et priver les soignants de leviers pour remobiliser la personne, comme la projection dans l’avenir. »

"Eco-anxiété, dépression verte ou 'solastalgie' : les Français gagnés par l'angoisse climatique"
un article à lire sur lemonde.fr. Pour ceux qui ont choisi malgré tout d'avoir une descendance, on peut aussi potentiellement ajouter l'angoisse du jour où son enfant prendra conscience qu'il est appelé à vivre dans un contexte de "fin du monde". 

Plaque commémorative en l'honner d'un glacier disparu (Islande, 2019)

samedi 20 juillet 2019

De la polarisation de la société

Il y a quelques jours une information a été largement reprise : selon un ancien ingénieur de Google (reprenant une étude), "pour chaque mot d'indignation ajouté à un tweet, le taux de retweet augmente en moyenne de 17% [...] En d’autres termes, la polarisation de notre société fait partie du modèle commercial"

Le même jour, Samuel Laurent, à la tête cinq années durant de rubrique "Les décodeurs" du Monde, dressait, sur la base d'un ultime tweet vindicatif, le constat suivant :

Il n’y a plus de place, sur ce réseau, pour autre chose que du campisme pur et dur. Le campisme, pour faire simple, est une expression qui vient du marxisme, et qui signifie la réduction caricaturale de tout phénomène à un affrontement entre "camps", voire l’acceptation de travers venus de son propre "camp" au nom de la lutte contre l’adversaire. [...]

Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi. Il n’y a aucune place à une lecture critique ou qui bousculerait mes idées reçues : j’attends d’un média qu’il me conforte dans ce que je pense déjà. S’il ne le fait pas, il a tort et et m’a trahi, en tant que lecteur. Le contrat de confiance est donc rompu à tout jamais. Et surtout, un désaccord ne peut pas venir d’un biais de perception dû à ma propre lecture, à mes propres opinions, à mes propres biais. Non, il ne peut être qu’absence de "neutralité" et "opinion". Quel paradoxe d’ailleurs que cette injonction à la neutralité de la part de personnes dont l’activité sur ce réseau consiste à justement donner leur opinion et militer pour l’imposer.

Les réseaux sociaux sont des machines à polariser et à agréger des communautés antagonistes. On y trouve du plaisir en ferraillant, mais aussi dans l’empathie collective de partager le même « combat », les mêmes « valeurs », les mêmes cibles aussi. [...] Dans cette « royal battle », il n’est aucune place pour la neutralité pourtant constamment scandée par les acteurs de la baston : [...] le factuel n’a d’intérêt que s’il constitue un argument à opposer à l’autre camp. L’information factuelle n’est que la trame de fond sur laquelle se tisse la lutte, le prétexte à un commentaire ou à une interpellation publique pour son « camp » et contre celui d'en face.

Ce n'est plus un débat : débattre suppose d’écouter les arguments de l’autre, voire d’accepter qu’on représente soi même un point de vue et que celui-ci peut être contredit. Sur les réseaux, on ne débat plus ; on assène. On ne donne pas un point de vue, mais une vérité, et il n’y a pas d’autres points de vue, mais des mensonges ou des aveuglements. Y compris ceux des journalistes lorsqu’ils ne vont pas dans notre sens. Je n’aime pas un de tes articles ? Je te déchois à tout jamais, toi et tout ton journal, de ma confiance lectorale.

Texte intégral ici :

mercredi 26 juin 2019

I sing for answers

I never was the things I said I was
But it's not as if I lied
What I was, all I was
Was the effort to describe
Now, I may not have been born to deliver the truth
But I sure do love to ride the route

When I’m on my bicycle
I am a seagull
Made of man and metal
And I am flying, flying

Let the blind call me dark
Let the weak call me peak-ridden
Let the butchers grind our hearts
And claim there's no love within
But you can call me anything
Just as long as I can sing
Yeah, you can call me anything
Just as long as I can sing

I sing for answers
I sing for good listeners
And tired dancers

Bill Callahan - Call me anything
Shepherd in a Sheepskin Vest (Drag City, 2019)

dimanche 16 juin 2019

Draining people's energy


Co-écrite par Jemaine Clement (Flight of the Conchords), What We Do in the Shadows est une série documentaire parodique (un "mockumentary"... façon the Office ou Spinal Tap quoi) dans laquelle on suit les tribulations de quatre vampires collocataires à New York City. Trois d'entre eux correspondent en tout point à l'image qu'on se fait de cette créature de fiction... Et puis il y a Colin, peut-être le plus puissant d'entre tous :

My name is Colin Robinson. And I am what's known as a psychic vampire. Or energy vampire.


This is my office. Also known as the hunting ground. Energy vampires drain people's energy merely by talking to them. We either bore you with a long conversation, or we enrage you. In fact, you probably know an energy vampire. We're the most common kind of vampire. We are day-walkers, not affected by the sun. And we are the only kind of vampire that can drain another vampire's energy. It's very cool.

What We Do in the Shadows, S01E01 (2019)

jeudi 13 juin 2019

Un péril plus grave encore

Levi-Strauss poursuit en remettant en cause l'approche chronologique de l'enseignement philosophique (qui consiste donc à "comprendre comment les hommes avaient peu à peu surmonté des contradictions").

J'aperçois un péril plus grave encore à confondre le progrès de la connaissance avec la complexité croissante des constructions de l'esprit. On nous invitait à pratiquer une synthèse dynamique prenant comme point de départ les théories les moins adéquates pour nous élever jusqu'aux plus subtiles ; mais en même temps (et en raison du souci historique qui obsédait tous nos maîtres), il fallait expliquer comment celles-ci étaient graduellement nées de celles-là. Au fond, il s’agissait moins de découvrir le vrai et le faux que de comprendre comment les hommes avaient peu à peu surmonté des contradictions. La philosophie n’était pas ancilla scientiarum, la servante et l’auxiliaire de l’exploration scientifique, mais une sorte de contemplation esthétique de la conscience par elle-même. On la voyait, à travers les siècles, élaborer des constructions de plus en plus légères et audacieuses, résoudre des problèmes d'équilibre ou de portée, inventer des raffinements logiques, et tout cela était d'autant plus méritoire que la perfection technique ou la cohérence interne était plus grande ; l'enseignement philosophique devenait comparable à celui d’une histoire de l'art qui proclamerait le gothique nécessairement supérieur au roman, et, dans l'ordre du premier, le flamboyant plus parfait que le primitif, mais où personne ne se demanderait ce qui est beau et ce qui ne l'est pas. Le signifiant ne se rapportait à aucun signifié, il n'y avait plus de réfèrent. Le savoir-faire remplaçait le goût de la vérité. Après des années consacrées à ces exercices, je me retrouve en tête à tête avec quelques convictions rustiques qui ne sont pas très différentes de celles de ma quinzième année. Peut-être je perçois mieux l'insuffisance de ces outils ; au moins ont-ils une valeur instrumentale qui les rend propres au service que je leur demande ; je ne suis pas en danger d’être dupe de leur complication interne, ni d’oublier leur destination pratique pour me perdre dans la contemplation de leur agencement merveilleux.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

mercredi 12 juin 2019

Thèse, antithèse, synthèse

Dissertons sur les dissertations avec Claude Lévi-Strauss (dans un passage où il explique pourquoi il a délaissé l'étude de la philosophie au profit de l'éthnographie)

Là, j'ai commencé à apprendre que tout problème, grave ou futile, peut être liquidé par l'application d'une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux vues traditionnelles de la question; à introduire la première par des justifications du sens commun, puis à les détruire au moyen de la seconde; enfin à les renvoyer dos à dos grâce à une troisième qui révèle le caractère également partiel des deux autres, ramenées par des artifices de vocabulaire aux aspects complémentaires d'une même réalité : forme et fond, contenant et contenu, être et paraître, continu et discontinu, essence et existence, etc. Ces exercices deviennent vite verbaux, fondés sur un art du calembour qui prend la place de la réflexion; les assonances entre les termes, les homophonies et les ambiguïtés fournissant progressivement la matière de ces coups de théâtres spéculatifs à l'ingéniosité desquels se reconnaissent les bons travaux philosophiques.

Cinq années de Sorbonne se réduisaient à l'apprentissage de cette gymnastique dont les dangers sont pourtant manifestes. D'abord parce que le ressort de ces rétablissements est si simple qu'il n'existe pas de problème qui ne puisse être abordé de cette façon. Pour préparer le concours et cette suprême épreuve (qui consiste, après quelques heures de préparation, à traiter une question tirée au sort), mes camarades et moi nous proposions les sujets les plus extravagants. Je me faisais fort de mettre en dix minutes sur pied une conférence d'une heure, à solide charpente dialectique, sur la supériorité respective des autobus et des tramways. Non seulement la méthode fournit un passe-partout, mais elle incite à n'apercevoir dans la richesse des thèmes de réflexion qu'une forme unique, toujours semblable, à condition d'y apporter quelques correctifs élémentaires : un peu comme une musique qui se réduirait à une seule mélodie, dès qu'on a compris que celle-ci se lit tantôt en clé de sol et tantôt en clé de fa. De ce point de vue, l'enseignement philosophique exerçait l'intelligence en même temps qu'il desséchait l'esprit.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

dimanche 26 mai 2019

mercredi 22 mai 2019

All My Happiness Is Gone

La dernière fois que je vous donnais des nouvelles de David Berman (Silver Jews), c'était en 2014, par le biais d'une interview de la bassiste du groupe, Cassie Berman (par ailleurs son épouse). Elle pariait alors sur son retour à la musique... Elle avait raison ! Après un hiatus de dix années, David Berman s'apprête a publier un album, cette fois sous le nom de Purple Mountains.

Voici le premier morceau, extrait de cet album à paraître le 12 juillet. Surprise, on y retrouve au cours d'une longue intro le musicien là où on l'avait laissé, c'est-à-dire dans les grottes de Cumberland pour le dernier concert de Silver Jews. A +2'06, le morceau commence, et on est très heureux de retrouver David Berman inchangé et son timbre, intact (Bon, il ramène un peu plus les cheveux "sur le dessus" alors que... barbu et chauve, c'est la classe - Coucou, Doug Martsch)

On espère en tout cas qu'il va mieux (mais on est pas sûr)
(*)

Friends are warmer than gold when you're old
And keeping them is harder than you might suppose
Lately, I tend to make strangers wherever I go
Some of them were once people I was happy to know

Mounting mileage on the dash
Double darkness falling fast
I keep stressing, pressing on
Way deep down at some substratum
Feels like something really wrong has happened
And I confess I'm barely hanging on

All my happiness is gone
All my happiness is gone
It's all gone somewhere beyond
All my happiness is gone

Ten thousand afternoons ago
All my happiness just overflowed
That was life at first and goal to go
Me and you and us and them
And all those people way back when
All our hardships were just yardsticks then, you know
You know

Not the purple hills
It's not the silver lake
It's not the snowcloud shadowed interstates
It's not the icy bike chain rain of Portland, Oregon
Where nothing's wrong and no one's asking
But the fear's so strong it leaves you gasping
No way to last out here like this for long

'Cause everywhere I go, I know
Everywhere I go, I know

All my happiness is gone
All my happiness is gone
It's all gone somewhere beyond
All my happiness is gone

Purple MountainsAll My Happiness Is Gone
(Drag City, 2019)

(*) L'histoire ne dit en effet pas si son rapport à son père - un puissant lobbyiste dénué d'éthique - a changé... Pour rappel, David Berman en parlait en ces termes : "a despicable man. My father is a sort of human molestor. An exploiter. A scoundrel. A world historical motherfucking son of a bitch". Les méfaits du père étaient tels qu'elles poussaient le fils à se taire indéfiniment.

Si Wikipedia le décrit désormais comme étant un "ancien" lobbyiste, un rapide survol du site de son cabinet (https://www.bermanco.com/about-us/) paraît démentir l'information. Comment diable suis-je tombé sur cette page ? C'est vers elle que renvoie désormais l'ancienne URL citée dans mon article de 2009 qui recensait et dénonçant ses actions (www.bermanexposed.org)

vendredi 29 mars 2019

Une double infirmité

Avec Claude Levi-Strauss, je découvre un nouveau regard, de nouvelles considérations, de nouvelles réflexions... lié(e)s à l'ethnologie, champ d'étude que je découvre.


Tel je me reconnais, voyageur, archéologue de l’espace, cherchant vainement à reconstituer l’exotisme à l’aide de parcelles et de débris.

Alors, insidieusement, l'illusion commence à tisser ses pièges. Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages, quand s’offrait dans toute sa splendeur un spectacle non encore gâché, contaminé et maudit ; n'avoir pas franchi cette enceinte moi-même, mais comme Bernier, Tavernier, Manucci... Une fois entamé, le jeu de conjectures n'a plus de fin. Quand fallait-il voir l’Inde, à quelle époque l’étude des sauvages brésiliens pouvait-elle apporter la satisfaction la plus pure, les faire connaître sous la forme la moins altérée ? Eût-il mieux valu arriver à Rio au XVIIIe siècle avec Bougainville, ou au XVIe avec Léry et Thevet ? Chaque lustre en arrière me permet de sauver une coutume, de gagner une fête, de partager une croyance supplémentaire. Mais je connais trop les textes pour ne pas savoir qu’en m’enlevant un siècle, je renonce du même coup à des informations et à des curiosités propres à enrichir ma réflexion. Et voici, devant moi, le cercle infranchissable : moins les cultures humaines étaient en mesure de communiquer entre elles et donc de se corrompre par leur contact, moins aussi leurs émissaires respectifs étaient capables de percevoir la richesse et la signification de cette diversité. En fin de compte, je suis prisonnier d’une alternative : tantôt voyageur ancien, confronté à un prodigieux spectacle dont tout ou presque lui échappait - pire encore inspirait raillerie et dégoût ; tantôt voyageur moderne, courant après les vestiges d’une réalité disparue. Sur ces deux tableaux je perds, et plus qu’il ne semble : car moi qui gémis devant des ombres, ne suis-je pas imperméable au vrai spectacle qui prend forme en cet instant, mais pour l’observation duquel mon degré d’humanité manque encore du sens requis ? Dans quelques centaines d'années, en ce même lieu, un autre voyageur, aussi désespéré que moi, pleurera la disparition de ce que j'aurais pu voir et qui m'a échappé. Victime d'une double infirmité, tout ce que j’aperçois me blesse, et je me reproche sans relâche de ne pas regarder assez.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

mardi 26 mars 2019

The final move was made

RIP le grand Scott Walker... Comme on aime ici aussi Bergman, voici "The Seventh Seal", inspiré du film du même nom. 

Anybody seen a knight pass this way?
I saw him playing chess with Death yesterday
His crusade was a search for God and they say
It's been a long way to carry on

Anybody hear of plague in this town?
The town I've left behind was burned to the ground
A young girl on a stake, her face framed in flames
Cried I'm not a witch, God knows my name

The knight, he watched with fear, he needed to know
He ran where he might feel God's breath
And in the misty church, he knelt to confess
The face within the booth was Mr. Death

My life's a vain pursuit of meaningless smiles
"Why can't God touch me with a sign"
"Perhaps there's no one there", answered the booth
And Death hid within his cloak and smiled

"This morning I played chess with Death" said the knight
We played that he might grant me time
My bishop and my knight will shatter his flanks
And still I might feel God's heart in mine

And through confession's grille, Death's laughter was heard
The knight cried "No you've cheated me!
But still I'll find a way, we'll meet once again
And once again continue to play!"

They met within the woods, the knight, his squire and friends
And Death said "Now the game shall end"
The final move was made, the knight hung his head
And said "You've won, I've nothing left to play"

The minstrel filled with visions sang to his love
To look against the stormy sky
The knight his squire and friends, their hands held as one
Solemnly danced toward the dawn

His hourglass in his hand, his scythe by his side
The master Death, he leads them on
The rain will wash away the tears from their faces
And as the thunder cracked, they were gone

Scott Walker, The Seventh Seal

jeudi 14 mars 2019

All anybody really wants

Avec le retour d'Art Brut (sur disque et en concert), je ré-écoute la discographie de ce groupe à l'accent et à l'humour so british.
"Brilliant" ! (en anglais dans le texte)

My little Brother just discovered Rock & Roll
There's a noise in his head and he's out of control.

And yes it frustrates,
Let's let him make his own mistakes.
See him on the dance floor go now,
Boy those moves I just don't know how.

My little Brother just discovered Rock & Roll
He's only 22 and he's out of control.

How's he living?
With all of that unforgiving.
See him on the dance floor go now,
Boy those moves I just don't know how.

My little Brother just discovered Rock and Roll
He's only 22 and he's out of control.

He no longer likes A-sides,
He made me a tape of Bootlegs and B-sides.
And every song on that tape said, every single song said,
I want our parents to worry about us.
All we ever wanted is for our parents to worry about us.
It's all anybody really wants.

My little Brother just discovered Rock & Roll

Stay off the Crack!

Art Brut, My little brother
(Bang Bang Rock and Roll, 2005)

mardi 12 mars 2019

Jamais personne

Jean-François Jardie [Jean-Pierre Cassel], résistant arrêté par l'armée allemande, et interrogé par un officier :

- Naturellement Dupont est la seule identité que vous vous connaissiez ?
- Naturellement.
- À quelle organisation appartenez-vous ?
- Je vois pas de quoi vous voulez parler.
- Vous savez ce que vous risquez ?
- ...
- Être fusillé sous un faux nom et que jamais personne ne sache ce que vous êtes devenu.

L'Armée des ombres, Jean-Pierre Melville (1969)

jeudi 7 mars 2019

Album cover of the Week


Après (feu) Hold your Horses! dans leur clip 70 million [lien], c'est au tour d'Andrew Bird de parodier le tableau "La mort de Marat" pour son nouvel album "My Finest Work Yet", à paraître le 22 mars prochain

*
*        *

mercredi 27 février 2019

La théâtralité du quotidien

Dans l'exposition  "Scène" au BAL, le photographe Alex Majoli poursuit sa réflexion sur la théâtralité du quotidien, déclinée en somptueux clichés d'un noir profond, pris un peu partout dans le monde. Un "quotidien", parfois anodin, mais plus souvent politique.

République du Congo, 2013, Scene #9928 © Alex Majoli / Magnum Photos
Supporters des Red Devils au stade de Brazzaville

Grèce, Lesbos© Alex Majoli / Magnum Photos
A scene from the refugee camp in Idomeni, on the Greece-Macedonia border

Chine, Shenzhen (2017), Scene #1350 © Alex Majoli / Magnum Photos
Les employés d’un institut de beauté participent à une réunion de motivation avant de commencer leur travail

Alex Majoli - Scene
jusqu'au 28 avril au BAL

mardi 26 février 2019

Ascension Day



Mark Hollis, chanteur de Talk Talk, est mort hier, à l'âge de 64 ans. Avec son groupe, et notamment leurs derniers albums Spirit of Eden (1988) Laughing Stock (1991), il est l'un des précurseurs du "post-rock" (grosse influence de Bark Psychosis par exemple). A écouter également : l'album solo de Mark Hollis (1998).


Bet I'll be damned
Built the debt, I turned twos up today
Bet I'll be damned
Gets harder to sense the sail

Farewell
Mother numb to and devout to
Reckon luck sees us the same

Weighted my hand
Kill the bet, I'll burn on judgement day
Weighted my hand
Get hard hit to sense the sail

Farewell
Mother numb to and devout to
Double deal a season wrapt too lax to lapse so soon
Reckon luck sees us the same

Bed on my back
Dealt my hell, I've dealt my months of May
Bed on my back
Get parted ascension day

Farewell
Mother numb to and devout to
Reckon luck sees us the same
Reckon love deals us the same

Talk Talk - Ascension Day
Laughing Stock (Polydor, 1991)