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lundi 7 septembre 2026

On n'aura pas de cuisine

Je sais qu'tu crois qu'c'est pas fini
Mais moi, je sais qu'ça l'est déjà
On n'aura pas de discussion autour de la table de la cuisine...
Parce qu'on n'aura pas d'cuisine
Parce qu'on n'aura jamais d'chez nous

Tu rencontreras pas mes amis
Et j'rencontrerai pas plus les tiens
On lira pas le journal au lit
On n'ira pas marcher l'été prochain
C'est triste, mais c'est vrai
Ouais c'est triste, mais c'est vrai

Tu rencontreras jamais ma sœur
Et j'te rendrai jamais tes livres, nan
On va juste se briser l'cœur
Et finir un peu ivres, ouais
On va juste se briser l'cœur
Et finir très très ivres

Nan, c'qui se passera, 
c'est qu'on s'verra encore, quelque fois
Et puis, on s'verra plus
Et un jour, j'mettrai ta photo dans une boîte à chaussures
Que j'rangerai sous mon lit
Pour oublier ton visage
Et j'oublierai ton visage

Nan, c'qui se passera,
c'est qu'on s'verra encore, quelque fois
Et puis, on s'verra plus
Et un jour, j'mettrai ta photo dans une boîte à chaussures
Que j'rangerai sous mon lit
Pour oublier ton visage
Et un jour dans la rue, j'croiserai un gars
J'me dirai : « Putain, il m'rappelle quelqu'un »
Et bah ce sera toi, et ça m'fera bader
Ça m'rappellera comment au début
J'pensais jamais t'oublier

Et pourtant tu vois
J'ai mis ta photo dans une boîte à chaussures
Que j'ai rangée sous mon lit
Et j'ai oublié ton visage

Ile de garde, boy
Rage Blossom (2025)



dimanche 30 août 2026

Un moment torride et parfait

Elizabeth angoissait, car ils étaient censés passer ce soir-là un moment torride et parfait, et elle craignait soudain que ce moment ne soit pas à la hauteur de leurs espoirs, et ça la stressait de voir que le moment torride et parfait tardait à commencer, et elle ne savait pas trop non plus comment l'initier alors que Jack était bêtement assis là, dans l'eau qui commençait à lui friper la peau, en train de la regarder comme s'il attendait qu'elle, disons, commence, si bien que tout d'un coup elle ne se sentit plus spontanée, ni romantique.

C'était toujours la même histoire : elle ne savait plus comment être proche de Jack sans se sentir submergée et étouffée par ce qu'il attendait d'elle.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

dimanche 16 août 2026

L'échec patent de la monogamie

J'accélère le rythme de parution d'extraits de "Bien-être", car il y a d'autres romans en attente ! On retrouve Jack et Elisabeth, en discussion avec Kate et Kyle, couple "ouvert" qu'ils ont récemment rencontré, et qui expose ici son point de vue. Kyle a la parole:

– [...] les femmes ont été polyamoureuses pendant des millions d'années, probablement jusqu'à l'avènement de l'agriculture, quand on a inventé la propriété. À partir de là, les riches ont dû trouver le moyen de se transmettre leurs terres et leurs titres de génération en génération, alors on a créé le mariage, la monogamie, la chasteté et on s'est rendus propriétaires de la vie sexuelle des femmes, pour consolider l'aristocratie et le patriarcat ; modèle que l'Europe a exporté ensuite par la colonisation, qui a éradiqué toutes les autres pratiques d'accouplement parce qu'elles étaient, entre guillemets, "mauvaises" et "barbares". Ce qui veut non seulement dire que la monogamie est contre-nature et toxique, mais aussi qu'elle est un brin raciste. Et le hic, c'est qu'elle ne marche même pas. Comment on le sait ? D'abord grâce aux statistiques de divorce, et ensuite à cause des câblages contradictoires dont l'évolution a équipé notre cerveau : dès qu'on obtient l'objet de son désir, on ne le désire plus et on se met à désirer autre chose, sans doute que ça nous rendait bien service quand on était chasseurs-cueilleurs, mais pour le mariage traditionnel c'est un désastre. Notre désir de nouveauté est littéralement inépuisable, d'où l'immense succès du capitalisme et l'échec patent de la monogamie. 

Kate poursuit :

– Les chiffres sur le sujet sont fascinants. Étant donné ce qu'on comprend de la durée de vie au pléistocène - taux de mortalité, décès dus aux famines, aux lions ou je ne sais quoi - on a calculé que, pour nos ancêtres, la durée moyenne d'une relation était de huit ans. Pendant toute l'histoire de notre évolution, les hommes et les femmes n'avaient que huit ans pour se rencontrer, s'accoupler et élever leur progéniture avant que l'un des deux meure. Donc, l'évolution nous a câblés pour des attachements émotionnels qui ne peuvent être forts que pendant huit ans.

– Et après ? s'enquit Jack. 

– Ça s'émousse, on commence à avoir la bougeotte. On a besoin de nouveauté. Vous savez combien de temps dure un couple aux États-Unis, en moyenne ?

– Non, mais je vais dire huit ans. 

– Bingo ! L'évolution nous a permis de nous adapter à la monogamie pendant environ huit ans. Après quoi, notre cerveau commence à se demander : pourquoi je suis encore avec ce type ou cette femme ? Et survient un désir ardent de changement

[...]

Jack, pour être honnête, à cet instant, était très attiré par Kate : cette réserve infinie d'énergie qu'elle semblait avoir, aux antipodes de la façon dont Elizabeth et lui se sentaient d'ordinaire, à savoir : fatigués. Épuisés. Sur les rotules. Toujours à la recherche d'un stimulant chimique. Kate, elle, paraissait en vie - animée de grands gestes, de grandes opinions, portant de grandes lunettes et de grandes boucles d'oreilles. Elle disait ce qui lui chantait, faisait l'amour avec qui elle voulait, déterminée à être tout à fait elle-même, sans artifices et sans vergogne. C'était rafraîchissant. Jack ne pensait pas qu'Elizabeth et lui se mentaient, pas exactement, il se voyait avec elle plutôt comme séparés par un gouffre plein de tout ce qu'ils choisissaient diplomatiquement de taire. Leurs conversations demeurant plutôt dans les détails ordinaires de l'organisation, les courses à faire, la coordination de leurs emplois du temps, et les questions - plein de questions - sur les détails de la journée : qu'avait-elle mangé ? Est-ce que c'était bon ? Qu'est-ce qu'elle lisait ? Et c'était comment ? Ils ne s'ignoraient pas, mais il avait le sentiment que le socle d'honnêteté totale que Kate revendiquait avait été remplacé ou englouti, chez eux, dans cette autre forme de partage - pas de l'intimité, plutôt une mise sur écoute complète et amicale. Ils savaient toujours ce que l'autre faisait ou disait. Beaucoup moins ce que l'autre pensait.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

dimanche 2 août 2026

D'un naufrage à l'autre


Dans le film "Revolutionary Roads" ("Les noces rebelles" en français), on retrouve le couple d'acteurs qui a marqué toute une génération par la force et la beauté de leur sentiment dans "Titanic" : Kate Winslet et Leonardo DiCaprio. Les voilà transposés dans une époque et un contexte dont on sait qu'ils sont peu propices à l'épanouissement (des femmes) : l'Amérique des années 50/60, dans une banlieue pavillonnaire (on pense à Madmen).

Leonardo DiCaprio, 30 ans, conserve son visage juvénile de jeune premier, mais l'être véritable de celui qu'il incarne est laid (choix d'acteur qui se confirmera dans la suite de sa filmographie, du loup de Wall Street à Killers of the Flower Moon). Kate Winslet, éclatante, campe une épouse qui tâche de faire bonne figure tout en s'efforçant de ne pas sombrer.

C'est d'ailleurs elle qui dans cette scène tâche d'insuffler un nouveau souffle à son couple :

I think it’s unrealistic for a man with a fine mind to go on working year after year at a job he can’t stand, coming home to a place he can’t stand, to a wife who’s equally unable to stand the same things. You want to know the worst part? Our whole existence here is based on this great premise that we’re special and superior to the whole thing... but we’re not! We’re just like everyone else. Look at us! We’ve bought into the same ridiculous delusion. This idea that you have to resign from life and settle down the moment you have children. And we’ve been punishing each other for it. 

Revolutionary Roads, Sam Mendes (2008)

lundi 8 décembre 2025

La courbe en U

Sur la base d'une bonne critique, j'ai récemment voulu donner sa chance à "In violentia veritas" de Catherine Girard, inspiré de sa vie réelle. Après abandon, je peux le réaffirmer : les ouvrages dans lesquels sont dépeints l'enfance, la famille, les ascendants et autres bisaïeuls de l'auteur ou de l'autrice ne m'intéressent pas.

Contrepied parfait, le génial roman de Nathan Hill lu quelques semaines plus tôt, "Bien-être" (Wellness, dans son titre original).J'aime les romans qui résultent d'un travail impressionnant d'imagination et de conception (personnages, structure de la narration), de documentation et qu'il donne matière à réflexion ! Bonus si le tout est écrit avec humour ou esprit.

Préparez-vous à lire de nombreux extraits dans les jours à venir !
Nous y suivrons les pensées et pérégrinations sur une grosse vingtaine d'années d'Elizabeth et Jack, tous deux cultivés, elle, plutôt scientifique, , venant de la bourgeoisie, et lui, plutôt artiste, venant d'un milieu rural, tout en en apprenant régulièrement sur leurs passés respectifs.
 
Posant fourchette et téléphone, Jack croisa les doigts devant lui et la considéra un moment. « Tout va bien ? demanda-t-il.
- Bien sûr.
- Tu n'es pas insatisfaite ?
- Je vais bien, Jack.
- Parce qu'on dirait que tu es insatisfaite.
- Je vais tout à fait bien, vraiment.
- Mais tous ces aménagements que tu prévois pour le nouvel appartement. Les étagères ouvertes. Le pas-de-télé. La salle de jeux. Ta nouvelle esthétique minimaliste.
- Qu'est-ce qu'elle a, mon esthétique ?
- Ça ne ressemble pas exactement à nous. Ça donne l'impression que tu es peut-être insatisfaite, peut-être un peu malheureuse.
- Je ne suis pas malheureuse, le rassura Elizabeth en lui tapotant le bras. Ou en tout cas pas anormalement.
- Pas anormalement ? Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que je suis tout à fait aussi heureuse que je peux espérer l'être, à cette étape de ma vie.
- Et de quelle étape parle-t-on ?
- Du bas de la courbe en U. »

Ah oui bien sûr, la courbe en U : elle y avait souvent fait référence ces derniers temps, chaque fois que Jack la bousculait de cette façon-là. Un phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux, selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu. Le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux. Et c'était là que Jack et Elizabeth se trouvaient en ce moment, au fond de cette courbe, au milieu de leur vie, période qui s'illustrait beaucoup moins en réalité par les fameuses « crises de la quarantaine » (un phénomène finalement plutôt rare puisque seulement 10% des gens affirmaient en vivre une) que par sa lente et déroutante glissade vers une insatisfaction et une frustration chroniques. C'était, Elizabeth insistait bien là-dessus, une constante universelle : la courbe en U concernait aussi bien les hommes que les femmes, les couples mariés que les célibataires, les riches que les pauvres, les actifs que les inactifs, les diplômés que les non-diplômés, les parents que les sans-enfants. Quel que soit le pays, quelles que soient la culture et l'origine ethnique, des décennies d'études démontraient scientifiquement qu'en milieu de vie les gens portaient en eux, en permanence, un sentiment qui, statistiquement parlant, était semblable à la perte d'un être cher. Voilà ce qu'on éprouvait, soutenait-elle, voilà à quel point on était loin de son pic du début de la vingtaine, selon les mesures objectives du bien-être. Elizabeth soupçonnait la biologie, la sélection naturelle, les pressions évolutionnistes vieilles de millions d'années, puisqu'il avait récemment été démontré par les primatologues que les grands singes faisaient exactement la même expérience de la courbe du bonheur, ce qui tendait à suggérer que cette tristesse particulière devait avoir assuré un avantage préhistorique, qu'elle devait avoir aidé nos ancêtres primates à survivre. Peut-être, avançait-elle, était-ce dû au fait que, dans tous les groupes, les membres les plus vulnérables étaient les jeunes et les vieux, si bien qu'il était important pour eux d'être heureux car, plus leur satisfaction était grande, moins ils prenaient de risques et plus ils étaient nombreux à survivre. Alors qu'au mitan de la vie le besoin était inverse : il était nécessaire de se sentir absolument insatisfait, d'éprouver un tourment intérieur qui pousse à aller se mesurer aux dangers du monde. Après tout, il fallait bien que quelqu'un s'y colle.

Elizabeth semblait trouver réconfortant que cet hiatus de milieu de vie tienne davantage à un câblage biologique qu'à un problème spécifique dans son couple ou dans sa vie. Mais ça ne réconfortait absolument pas Jack. Ça ne faisait que confirmer ses craintes. Tout ce qu'il entendait était que sa femme était triste.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

jeudi 26 juin 2025

I have a broken dream

Though I have a broken heart
I'm too busy to be heartbroken
There's a lot of things that need to be done
Lord, I have a broken heart

Though I have a broken dream
I'm too busy to be dreaming of you
There's a lot of things that I gotta do
Lord, I have a broken dream

And I'm wasted all the time
I've gotta drink you right off of my mind
I've been told that this will heal, given time
Lord, I have a broken heart

And I'm crying all the time
I have to keep it covered up with a smile
And I'll keep on moving on for a while
Lord, I have a broken heart

Spiritualized - Broken heart
Ladies and Gentlemen We Are Floating in Space (1997)
-
Depuis quelques mois (années?), lors de mes séances d'écoutes musicales non dédiées à la découverte de nouveautés, je suis davantage à la recherche d' "intensité", qu'un morceau me fasse vibrer soniquement (#postrock #posthardcore) ou émotionnellement. Dans cette recherche de dopamine, mon cerveau m'a récemment suggéré ce morceau de Spiritualized... Candidat (commet cet autre) au titre de "plus belle chanson du monde"

dimanche 1 septembre 2024

Trente ans de cendres

La mort d'Alain Delon me donne l'impulsion nécessaire pour combler certaines de mes lacunes cinématographiques, les plus béantes relevant d'un même réalisateur : Luchino Visconti (1906 - 1976). Autant commencer par un film plusieurs fois abandonné : "le guépard".

Bilan : Burt Lancaster, Claudia Cardinale, Alain Delon, Serge Reggiani, ok, la Sicile, bien sûr, la fin d'une époque et le début d'une nouvelle, je comprends, tout ceci coïncidant avec la trajectoire d'un homme prestigieux au crépuscule de sa vie, soit.
Malgré ça, clairement, ce n'aura pas été un film pour moi.
Gageons que ses films narrant une histoire contemporaine me siéront davantage.


*
*       *

Prince Salina, discutant de l'opportunité de marier sa fille Concetta et son neveu Trancredi :

 Imaginez-vous Concetta ambassadrice ? A Vienne ou à Saint-Pétersbourg ? Je l'aime bien. Elle me plaît. Une jeune fille calme, obéissante. Mais Tancredi a un grand avenir devant lui. Comment Concetta, si passivement vertueuse, si timide, si réservée, pourrait-elle l'aider à gravir les marches glissantes de la nouvelle société ? [...]

 Oui, mais…

 Mais quoi? L'amour ? Bien sûr, l'amour. Un an de flamme, trente ans de cendres



Le Guépard, Luchino Visconti (1963)

samedi 13 juillet 2024

There's no other side

Extrait impromptu de "Curb your enthusiasm" (qui parlera d'avantage à celles et ceux qui connaissent la série). Dialogue entre Larry David et sa femme Cheryl

— I'm leaving. I'm leaving, Larry. I can't do this anymore.

— You can't do this? What? What? What? What are you t...

— Does that really surprise you?

— What do you mean you're leaving? What are you doing?

[...]

— You know what the thing is, larry? People ask me all the time, "how do you stay with him?" and I always tell them, "there's another side to larry that you don't see." And then I just realized today there's no other side.

— No, there's another side.

— There's no other side! This is it!

— There's a lot of sides. I'm complex!

Larry DavidS06E07 The TiVo Guy 
Curb Your Enthusiasm (1999)

vendredi 7 juin 2024

What being in love feels like

Si Blanche Gardin et Florence Foresti vous amusent moins vous aussi, découvrons ensemble Taylor Tomlinson (3 spectacles complets sur Netflix).


[...] this little girl, she's six years old, she comes running up to me in the kitchen, and she goes, "Taylor...what does being in love feel like?"

It's tough. How do you even begin to explain love to a child that young? How do you begin to explain romance and courtship? It's complicated.

"There's an app. You gotta download it and swipe. There's a whole résumé you have to fill out, take a picture from up here, Facetune it. That's another app, okay?"

But I didn't want to lie to her, and I wanted to relate it to something she would have understood, something she would have experienced in her young life. So I thought about it, and I said : "Being in love is sort of like... Okay. Do you remember when you got lost at the grocery store? That was scary, right? But then do you remember how you felt when you finally found your mom? How safe and happy and relieved you were... and how you ran up to her and you grabbed her leg... and then you looked up and it wasn't your mom? That's kind of what it's like out here, yeah. You think you know somebody. Turns out it's just some stranger with your mom's knees. Trust no one. Swipe left."

Taylor Tomlinson, Quarter life crisis (2020)

vendredi 1 septembre 2023

Qu'est-ce que vous avez fait?

 Il n'y a plus d'espoir, il faut la tuer. [...] Voulez-vous rester avec elle?

Bien sûr.

Deux injections, expliqua-t-elle. La première pour la calmer. 

La première injection fut problématique. C'était à cause de la déshydratation et de l'effet qu'elle produisait sur son système veineux. Et à présent la chatte, qui jusqu'ici s'était montrée très calme, était sur ses gardes. Elle étendit une patte et la posa sur mon poignet. Elle releva la tête, tremblante sur la tige frêle de son cou, et m'adressa un regard incrédule. Je ne prétends pas qu'elle l'a dit, je dis que je l'ai entendu: 

"Attends, tu te trompes. Je n'ai pas dit que je voulais que tu me tues, je voulais juste que tu m'aides à me sentir mieux."

À présent la vétérinaire était clairement sur les nerfs. Avant que j'aie eu le temps de prononcer un seul mot, elle avait pris la chatte dans ses bras et s'était dirigée vers la porte: Je reviens tout de suite. Nous étions dans un grand hôpital plein d'animation et de services différents. Je n'avais aucune idée de l'endroit où elle était allée. Dix minutes plus tard, elle était de retour. Elle déposa la chatte sur la table, morte.

Voulez-vous rester avec elle ? Bien sûr.

Les mots sortirent de ma bouche avant même que je puisse les arrêter: Qu'est-ce que vous avez fait? 

[...] Non, je ne voulais plus d'autre chat. Je ne voulais plus avoir à regarder un autre chat mourir, souffrir puis mourir.

Sigrid Nunez, L'ami (2019)

mercredi 23 août 2023

La quintessence du dévouement

Nouvel extrait de "l'ami", on y aborde cette fois le coeur du roman, la relation entre la narratrice et le chien qu'elle se voit confié.

J'étais au courant, bien sûr, de la passion que cette espèce voue à la nôtre, même s'ils ne sont pas tous aussi fervents que Hachiko et ses compères. Nul n'ignore que le chien est la quintessence du dévouement. Mais c'est justement ce dévouement à l'égard des humains, si instinctif qu'il s'offre gratuitement à chacun, même à des personnes qui ne le méritent pas, qui m'a toujours fait préférer les chats. Je préfère un animal qui peut survivre sans moi.

Sigrid NunezL'ami (2019)


Le chien Hachikōcélèbre au Japon pour avoir attendu, quotidiennement
et pendant près de dix ans, son maître à la gare de Shibuyaa après la mort de ce dernier.

jeudi 25 mai 2023

Le bonheur s'était envolé

Que de week-ends prolongés en ce mois de mai ! Pourquoi pas partir dans le Cotentin ? Laissons Adam nous faire le récit de son expérience :

C'était son idée le Cotentin. Il avait eu l'idée d'aller passer le week-end dans le Cotentin parce qu'il faut de temps en temps avoir ce genre d'idée. On décide qu'on peut être heureux, deux jours c'est rien, c'est à portée de main, on se dit que c'est vraiment le minimum pour une famille de partir deux jours ramasser des coquillages à Saint-Vaast-la-Hougue. Au premier poste d'essence, Adam avait offert un pistolet à eau au petit. Irène avait désapprouvé cet achat. Elle avait confisqué le pistolet pour se réfugier dans un silence hostile. Au bout de quatre-vingts kilomètres le bonheur s'était envolé. Au poste d'essence, les autres familles avaient l'air heureuses, dans les voitures qu'ils croisaient les autres familles avaient l'air heureuses. Le pistolet était-il si grave? Le pistolet était grave, il confirmait - c'était le sens du silence d'Irène - son inconséquence générale. [...] 

Adam admet l'erreur du pistolet à eau. Le pistolet à eau, c'était la porte ouverte à la folie dans la voiture. Mais la folie dans la voiture valait mieux que le silence de mort, de toute façon la folie avait vite régné à l'arrière même sans pistolet à eau et bientôt à l'avant aussi, car personne ne peut endurer à la fois les cris et les disputes absurdes et l'absurde volonté de non-réaction, et il avait vociféré à son tour de façon absurde quand le grand avait pleurniché, regarde ce qu'il vient de faire papa, il a fait des miettes dans toute la voiture, et si on jouait à cracher avait dit le petit, il est dégueulasse, avait crié le grand en tapant le petit, il me crache dessus, Adam avait hurlé, je suis à cent soixante sous la pluie, je vais nous foutre en l'air si vous continuez bordel. La folie avait régné dans la voiture alors que le pistolet à eau était rangé dans le sac d'Irène, laquelle persistait à regarder en silence les paysages d'entrepôts, de panneaux publicitaires et de tôles ondulées avec une raideur de la nuque peu commune. Pourquoi ne pas avoir simplement dit, le pistolet, les garçons, va voyager dans mon sac, il réapparaitra sur la plage de Saint-Vaast-la-Hougue, avec une voix gentille et même un peu complice, une voix qui aurait gentiment dit, il est terrible papa. Mais la voix gentille n'existe plus. Au royaume du couple, il n'y a plus de voix gentille et sans mémoire. 

Yasmina Reza - Hommes qui ne savent pas être aimés (2003)

dimanche 16 avril 2023

Romantic emails

Dans "While we're young", le couple installé formé par Cornelia et Josh trouve une nouvelle jeunesse après la rencontre des jeunes, créatifs, libres, beaux et bohèmes Jamie et Darby.



Cornelia : I wish you’d look at me the way you look at Jamie and Darby.

Josh : I look at you that way...

Cornelia : No, you don’t. You used to. When we first met you were like you are with them, you wooed me with romantic emails...

Josh : There’s no point in us emailing now...we’re in the same room all of the time.

Cornelia : I don’t want to take away your enthusiasm for Jamie and Darby, I’m glad you like them so much...I just wish I could feel that energy from you once in a while.

Noah Baumbach, While we're young (2014)

vendredi 14 avril 2023

Des clochettes légères

Encore un excellent roman de Yasmina Reza, et encore un protagoniste un peu paumé. Ne me restera ensuite qu'à lire les pièces de théâtre de l'autrice... et son livre-enquête sur la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy (!) C'est reparti donc pour quelques extraits caustiques et grinçants sur ce blog

Adam Haberberg a quarante-sept ans. Un âge jeune, pense-t-il, pour voir clignoter les opacités de la mort. Ça avait commencé par un scintillement, ça commence toujours, pense-t-il, par ce genre de choses, un scintillement, un bourdonnement, un picotement, par ces choses à peine sensibles, des clochettes légères. Il avait masqué son œil droit avec sa main et dit à sa femme : je vois trouble. Ça nous manquait, fut son commentaire. Je vois flou de l'œil gauche. C'est une poussière, ça va passer. Elle s'en foutait, elle avait déjà quitté la pièce, elle se foutait de tout ce qui le concernait. Le mot thrombose, articulé avec modestie quelques jours après, n'avait fait que l'irriter. Le mot thrombose avait balayé ce qui pouvait rester dans le cœur d'Irène, d'indulgence ou de compréhension. 

Yasmina RezaHommes qui ne savent pas être aimés (2003)

mercredi 24 août 2022

Cette victoire sinistre

Les Fouéré ont pris un chien. Rien d'étonnant. Ils font partie des couples qui finissent par s'ajuster dans la vieillesse. Après des années de chaos ils finissent main dans la main avec voyages, chien, parfois une masure quelque part. Toute sa vie Nicole avait aspiré à un autre que Jean-Louis et quand ils ne se faisaient pas la gueule les Fouéré s'étripaient avec des formules humiliantes. Mais un beau jour ils ont perçu le petit coucou de la mort et ils ont posé les armes. On accepte que la vie soit un truc de solitude tant qu'il y a de l'avenir. J'en connais plein pour qui les intérêts communs ont balayé les espérances existentielles. Il m'est même arrivé de jalouser cette victoire sinistre.

Yasmina Reza, Serge (2021)

dimanche 15 mai 2022

It's sad but it's true

 Je n'avais jusqu'alors jamais réussi à regarder un film de Leos Carax en entier, le bouche-à-oreille et l'affiche d'Annette (Adam Driver + the Sparks) auront suffi à rompre la malédiction... tout en confirmant que je n'ai décidément pas d'atomes crochus avec ce réalisateur (surtout s'il décide de teinter son film d'un vert moche). Bien sûr, la destinée de Henry McHenry, Ann et Annette touche, avec pour point d'orgue cette dernière scène/chanson, et la dureté de ses paroles.
 
[Henry:]
I'll sing these words to you
I hope they will ring true
They're not some magic chimes
To cover up my crimes
Annette, of this I'm sure
Imagination's strong
And reason's song
Is weak and thin
We don't have long

I stood upon a cliff
A deep abyss below
Compelled to look, I tried
To fight it off, God knows I tried
This horrid urge to look below
But half-horrified
And half-relieved
I cast my eyes
Toward the abyss, the dark abyss
I heard a ringing in my ears
I knew my death knell's ugly sound
The overbearing urge to gaze
Into the deep abyss, the haze
So strong the yearning for the fall
Imagination's strong
And reason's song
Is weak and thin
We don't have long

[Annette:]
I'll never sing again!
Shunning all lights at night
I'll never sing again!
Smashing every lamp I see
I'll never sing again!
Living in full darkness
I'll never sing again!
A vampire forever!

Annette! No! No, no!
Annette, Annette, no

I sang these words to you
Can I forgive what you have done?
I hope that they'd ring true
And will I ever forgive Mom?

Imagination is so strong
Her deadly poison I became
And reason's song is never strong
Merely a child to exploit!

Imagination is so strong
Forgive you both?
And reason's song
Forget you both?
So faint and shrill
To take that oath?
I stood above the deep abyss
To take that oath?


Why should I now forgive?
Why should I now forget?
I can never forgive!
I can never forget!
Both of you were using me for your own ends
For your own ends
Not an ounce of shame
The two of you, you're both to blame
I wish that both of you were gone
Wish you were gone!
No don't blame Ann!
Wish you were gone!
Annette that's wrong
Wish you were gone!
No don't blame Ann!
Both of you gone!


But is forgiveness the sole way
This horrid urge to look below
When all has gone so far astray
God knows I tried, to fight it off
To extract the poison from one's heart
Half-horrified, and half-relieved
And from one's soul, I can't be sure
I cast my eyes down the abyss

Forgive the two of you or not?
I take this oath
Sympathy for the dark abyss
Forgive you both?
I take this oath
Sympathy for the dark abyss
I take this oath
Forgive you both?
Or forget you both?
Don't cast your eyes down the abyss
Annette please don't
I must be strong
I must be strong!

Now, you have nothing to love
Why can't I love you?
Can't I love you?
Now, you have nothing to love
Can't I love you, Annette?
No, not really, Daddy, it's sad but it's true
Now you have nothing to love

Annette, my Annette...
Never cast your eyes down the abyss

Goodbye, Annette
Goodbye, Annette
Goodbye, Annette
Goodbye, Annette
Goodbye

Leos Carax, Annette (2021)
Sparks, Sympathy for the Abyss (2021)



samedi 15 janvier 2022

The passing of time is making me sad again

" When you're dancing and laughing and finally living
Hear my voice in your head and think of me kindly "


Paroles de the Smiths, vues et entendues dans le film "Nomadland"... car tatouées sur le biceps d'une des employées que Fern (Frances McDormand) rencontrera, au cours de sa mission dans un entrepôt Amazon. Ne nous privons pas de la chanson dans son intégralité

A sad fact widely known
The most impassionate song to a lonely soul
Is so easily outgrown
But don't forget the songs that made you smile
And the songs that made you cry
When you lay in awe on the bedroom floor
And said, "Oh, oh, smother me mother"

The passing of time and all of its crimes
Is making me sad again
The passing of time and all of its sickening crimes
Is making me sad again
But don't forget the songs that made you cry
And the songs that saved your life
Yes, you're older now and you're a clever swine
But they were the only ones who ever stood by you

The passing of time leaves empty lives waiting to be filled
I'm here with the cause, I'm holding the torch
In the corner of your room (can you hear me?)
And when you're dancing and laughing and finally living
Hear my voice in your head and think of me kindly

Do you love me like you used to?

the Smiths, Rubber ring (1986)
Chloé ZhaoNomadland  (2020)

mardi 30 novembre 2021

Anything can hurt you

Quelque temps après avoir évoqué en interview le "Scènes de la vie conjugale" de Bergman, Hagai Levi, créateur / producteur / réalisateur israélien derrière "BeTipul" ("En traitement") se voyait contacté par un certain Daniel Bergman, fils du réalisateur suédois... qui souhaitait lui soumettre l'idée d'adapter la fameuse série (devenue film).

C'était il y a 8 ans... et "Scenes from a Marriage" existe désormais en tant que mini-série de cinq épisodes, avec pour acteurs principaux Jessica Chastain et Oscar Isaac (déjà vus ensemble dans "A Most Violent Year").

Si l'adaptation reprend quelques scènes ou dispositifs de l'original, c'est pour mieux les transposer puis s'en affranchir. On ne pourra, hélas, en dire guère plus sans dévoiler l'intrigue. Ne reste alors qu'à vanter le talent du réalisateur et surtout les performances des acteurs, dont le langage corporel  exprime à merveille petites gênes, désaccords ou vexations ; Sourire qui se fige, regard qui s'éteint, changement de posture, autant de signes montrant que l'ambiance a vrillé.


Le premier épisode reprend le principe de l'entretien avec le couple (souvenez-vous)... Alors que Jonathan quitte la pièce l'espace d'un instant, Mira, un tantinet gênée par l'exercice, se voit bien obligée de donner à son tour la recette d'un mariage réussi.

- Well, um... I think about it in terms of... an equilibrium. I think that in marriage, there is this very delicate equilibrium and that, um, you have to maintain it together.

- And what do you mean by equilibrium?

- Well, you know, at the beginning of a relationship, everything's thrilling and it's new and you feel as a couple that nothing can hurt you. Right. And then you gradually start to realize that actually, anything can hurt you.


Hagai Levi, Scenes from a marriage (2021)

vendredi 12 novembre 2021

The world seems to be falling apart

Vue (ou plutôt "lue") au GoMa à Glasgow, cette oeuvre de Sharon Hayes.


"‘May 1st’ extends Hayes’ interest in the intersections between private and public, personal and political, life. These five letterpress prints together compose an address to an unnamed lover - about and around the potent pleasure and despair of political desire."


Extrait n°3 :

When did we steer so far apart? We used to stand on such common ground. We were in a quandary about the present, it is true, but I thought we were on our way to something new. You said you could see it coming into form. What was it in my last communication that forced you to vanish? I know the world seems to be falling apart but you were the one who told me that change is painful. You said we have to give up everything we know in order to move forward. Did you expect something different? I might be infected by the tide of the country, but I feel as if we're at opposites ends of the earth and I can't see the route to lead us back together. 

Sharon HayesMay 1st (2012)