mercredi 21 août 2013

La pure contemplation

On reparle un peu philo ? Toujours avec Schopenhauer. C'est déjà le sixième article. Celui-ci reprend d'ailleurs bien ceux que j'avais intitulés la danse des poignards, et le sentiment du Sublime.

Je trouve ce passage particulièrement clair et bien articulé, donc je vous encourage à le lire (si d'aventure vous aviez l'habitude de ne faire que survoler ces textes).

Quatre paragraphes.
Le premier décrit la mécanique d'une vie qui ne serait rythmée que par la recherche de satisfaction de besoins successifs à combler, c'est-à-dire quand l'Homme est le sujet du vouloir. Impossible dans cet état de prétendre au "bien-être véritable".

Les deux paragraphes suivants reviennent sur l'état dans lequel l'Homme peut se libérer de la volonté, n'être sujet que de la connaissance, en se plongeant par exemple dans la contemplation objective de l'objet. De la même manière que derrière celui-ci apparaît bientôt son concept générique (ou "Idée"), le sujet se sent appartenir à un tout et dépasse son individualité. On touche alors au "bien suprême". Cet état rejoint le sentiment du Sublime, évoqué plus haut.

Le moment est donc bien choisi dans le dernier paragraphe, pour discourir d'Art. L'exemple pris est celui des natures mortes. Il sera intéressant si comme moi vous n'y voyez qu'un tas d'aliments peints avec minutie. Schopenhauer montre l'articulation entre le Sublime, le sujet spectateur d'un tableau ne représentant pourtant que des objets banal, et la démarche du peintre.
Je serais curieux de savoir ce qu'il aurait pensé de l'art abstrait...


Tout vouloir naît du besoin, donc du manque, donc de la souffrance; la satisfaction y met un terme ; mais pour un souhait satisfait, au moins dix se trouvent frustrés; en outre la convoitise dure longtemps, ses exigences sont sans fin; la satisfaction, elle, est brève et chichement comptée. Or ce contentement final n’est lui-même qu'apparent: le souhait satisfait donne aussitôt lieu à un autre souhait; le premier est une illusion qui a été reconnue, le second une illusion qui ne l'a pas encore été. Aucun objet atteint par le vouloir ne peut procurer un contentement durable, définitif : l'objet sera toujours pareil à l'aumône qui, jetée au mendiant, lui permet de vivoter aujourd'hui en remettant son tourment à demain. — C'est pourquoi, aussi longtemps que notre conscience est remplie par notre volonté, aussi longtemps que nous cédons à l'élan des souhaits avec l'espoir et la crainte incessants qui lui sont associés, aussi longtemps que nous sommes sujets du vouloir, nous ne connaîtrons jamais ni bonheur durable ni repos. Poursuivre ou fuir un objet, craindre le malheur ou chercher le plaisir, voilà, pour l'essentiel, une seule et même chose: le souci pour la volonté toujours demandeuse, quelle qu’en soit la forme, remplit et agite sans cesse notre conscience ; or sans repos, il n'est absolument pas de bien-être véritable. Ainsi le sujet du vouloir se trouve continuellement attaché sur la roue tournante d'Ixion, il remplit éternellement le tonneau des Danaïdes, il est Tantale subissant ses éternels supplices.

Mais lorsqu'une occasion extérieure ou un état affectif intime nous font subitement sortir de ce flux sans fin du vouloir, en arrachant la connaissance à l'esclavage de la volonté, lorsque l’attention n'est plus dirigée sur les motifs du vouloir mais qu'elle appréhende les choses indépendamment de leur lien avec la volonté, c’est-à-dire qu’elle les considère comme sans intérêt, sans subjectivité, de manière purement objective, lorsqu'elle s’y adonne entièrement, ces choses n'étant que des représentations et non des motifs, alors ce repos, toujours recherché par cette première voie du vouloir, mais toujours demeuré hors d'atteinte, se manifeste spontanément, d'un seul coup, nous procurant le bien-être le plus complet. Il s'agit de cet état sans douleur qu'Épicure vante comme le bien suprême, l'état des dieux: pendant un moment, nous sommes, en effet, débarrassés de ce vil élan de la volonté, nous célébrons le sabbat des travaux forcés du vouloir, la roue d'Ixion est à l'arrêt.

Or, cet état est justement celui que nous décrivions plus haut comme la condition nécessaire pour la connaissance de l'Idée : c'est la pure contemplation, la dissolution dans l'intuition, la perte dans l'objet, l'oubli de toute individualité, la suppression du mode de connaissance obéissant au principe de raison et ne saisissant que des relations, alors qu’en même temps, de manière inséparable, la chose singulière qui est perçue s'exhausse à l'idée de son espèce, l'individu connaissant au pur sujet de la connaissance sans volonté : comme tels, les deux ne se trouvent plus dans le flux du temps et de toutes autres relations. Peu importe alors si on voit le soleil se coucher depuis un cachot ou depuis un palais.

Un état affectif intime, la prépondérance du connaître sur le vouloir, peuvent provoquer cet état quel que soit le milieu. C'est ce que nous montrent ces excellents Hollandais qui ont dirigé cette intuition purement objective sur les objets les plus insignifiants, en édifiant un monument durable de leur objectivité et de leur tranquillité d'esprit dans la nature morte que le spectateur esthétique ne saurait contempler sans émotion, car elle lui présente cet affectif de l'artiste, calme, tranquille, dénué de volonté, qui était nécessaire pour percevoir des objets aussi insignifiants de manière aussi objective, pour les contempler aussi attentivement et répéter cette image intuitive de manière aussi consciente ; et comme l'image l'enjoint à partager, lui aussi, cet état, son émotion se trouve souvent encore accrue par l'opposition avec sa propre constitution affective, agitée, perturbée par un vouloir véhément, dans laquelle il se trouve à ce moment. Dans le même esprit, des paysagistes, particulièrement Ruysdael, ont souvent peint des paysages tout à fait insignifiants, provoquant par là le même effet de manière encore plus réjouissante.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation
(1819)

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