mercredi 24 juillet 2013

La danse des poignards

Après avoir introduit Schopenhauer par des aspects périphériques (et néanmoins fondamentaux) de son oeuvre (Critique de la Philosophie kantienne), je vais désormais en venir au coeur du "Monde comme Volonté et Représentation".

Le premier livre traite du monde comme représentation, çàd comme objet du sujet. Analysant la représentation comme soumise au principe de raison, Schopenhauer finit ce livre en abordant la raison "pratique".

La lecture de différents textes m'aura appris, que dès qu'on emploie l'épithète "pratique" en philo, c'est qu'on s'apprête à discourir de la manière dont une philosophie peut s'appliquer dans le comportement et les actions des Hommes. En bref, on va sans doute finir par parler morale ou vertu (*).
Ce faisant, Schopenhauer s'attarde un moment sur les idées de l'école stoïcienne, dont les principes visent à s'aider de la raison pour atteindre le bonheur (dans tout ça, la vertu est moyen, et non finalité). Ca donne des préceptes tels que :

Comment peux-tu passer doucement tes jours,
Si tu dois te laisser mener et tourmenter par un désir toujours insatisfait
Par la crainte, par l'espérance de biens peu utiles
(Horace)


Facile, certes. Mais utile si l'on comprend que, poussée à l'extrême, la logique de convoiter / acquérir ne peut qu'aboutir à un cycle frustration / ennui. Intéressante pour qui se rebiffe contre le consumérisme à outrance.

Je zappe intentionnellement les maximes qui pourraient sembler prôner l'ascétisme, ou celles aisément caricaturables en éthique de loser (« Ne demande pas que les choses arrivent comme tu le désires mais désire-les telles qu'elles arrivent et tu seras heureux. »), pour passer à cette pensée d'Epitecte, telle que la rapporte par Schopenhaueur

« Il faut penser et distinguer entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et, ensuite, ne tenir aucun compte de ce qui ne dépend pas de nous, moyennant quoi on restera de manière assurée indemne de toute douleur, souffrance et angoisse. »


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Puisque les stoïciens sont mes amis, ceux de Schopenhauer et d'Alain aussi, je termine cet article en citant un texte de ce dernier, intitulé "La danse des poignards" et extrait de ses célèbres "Propos sur le Bonheur".

Chacun connaît la force d’âme des stoïciens. Ils raisonnaient sur les passions, haine, jalousie, crainte, désespoir et ils arrivaient ainsi à les tenir en bride, comme un bon cocher tient ses chevaux.
Un de leurs raisonnements qui m’a toujours plu et qui m’a été utile plus d’une fois, est celui qu’ils font sur le passé et l’avenir. «Nous n'avons, disent-ils, que le présent à supporter. Ni le passé, ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et que l’autre n’existe pas encore.»

C’est pourtant vrai. Le passé et l’avenir n’existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J’ai vu un équilibriste qui ajustait une quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait une espèce d’arbre effrayant qu’il tenait en équilibre sur son front. C’est ainsi que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure ; au lieu de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L’un, qui a mal à la jambe, pense qu’il souffrait hier, qu’il a souffert déjà autrefois, qu’il souffrira demain ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu’ici la sagesse ne peut pas beaucoup; car on ne peut pas toujours supprimer la douleur présente. Mais s’il s’agit d’une douleur morale, qu’en restera-t-il si l’on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s’il ne pensait ni au passé, ni à l’avenir ? Cet ambitieux, mordu au coeur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé qu’il ressuscite et dans un avenir qu’il invente ? On croit voir le Sisyphe de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.

Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions ; et quant à ta peine présente, justement parce qu’elle est très vive, tu peux être sûr qu’elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois.

AlainPropos sur le bonheur (1925)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)


(*) Peut-être ma prof de philosophie en terminale avait-elle tenté de m'avertir, mais j'avoue n'avoir pas du tout été attentif durant ces heures du samedi matin.

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