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vendredi 22 juillet 2022

L'attente de rien


Il y a quelque chose de poignant dans la position de l'homme assis au bord d'un lit. Les épaules sont rentrées, le buste affaissé. Le lit n'est pas fait pour cette station. Un tableau célèbre d'Edward Hopper montre un homme presque entièrement habillé dans cette situation irrésolue. Ses mains pendent entre ses jambes, il regarde le sol. Derrière lui, mais on ne la voit pas tout de suite, une femme à moitié nue dort tournée vers le mur. Si je pense à l'image, je ne me souviens pas d'elle. L'homme est seul, d'une solitude qui s'exprime de jour comme de nuit, qui n'a rien à voir avec d'autres présences, la lumière ou le décor. La solitude c'est le lit et l'attitude rompue. C'est l'attente de rien. L'homme n'est vu de personne. Le corps inobservé consent à l'abattement. C'est cette particularité de n'être vu de personne qui renvoie à l'enfance, au possible vide de l'avenir. Mon frère qui était toujours grand autrefois s'est amenuisé. Je l'ai laissé en slip, replié au bord du lit [...]. Il me donne l'idée d'une vague responsabilité. Je l'ai dépassé en force, je devrais veiller sur lui.

Yasmina Reza, Serge (2021)
Edward Hopper, excursion into philosophy (1959)

dimanche 14 novembre 2021

Un poids, une erreur

Les relations entre Solène et son frère ont toujours été compliquées. Dès la naissance de Gabin, une culpabilité sourde s'est infiltrée dans le couple et les jeunes parents ont surprotégé leur fille. Pour Solène, le déménagement est définitivement associé à l'arrivée de son frère. C'est à cause de lui qu'ils sont venus vivre ici. À cause de lui qu'elle doit partager, faire une place. Solène le voit comme un poids, une erreur, un papillon ridicule qu'on se ferait bêtement tatouer sur la cheville le jour de ses dix-huit ans. D'ailleurs, on ne compte plus les Playmobil Country ou les Petshop venus monnayer les jalousies, le Rubik's Cube ou les Kapla récompensant un geste aimant envers le petit frère, et même, plus récemment, des tops à bretelles ou des bracelets. Gabin reste ce grain de hasard qui enraye la machine. Elle se dit que sans lui sa vie n'aurait connu que des moments de bonheur. Souvent, elle imagine une route dans les Alpes, son frère en voyage avec l'école, la plaque de verglas, l'embardée, la barrière de sécurité qui ploie et stoppe violemment le véhicule, le pare-brise soufflé, en mille morceaux. À la fin, seul Gabin passe à travers. Son corps est éjecté, mais avant de s'écraser sur la roche glacée il flotte dans les airs quelques secondes au-dessus des conifères, dans un silence sentencieux.

Florent Marchet, Le Monde du vivant (2020)

mercredi 13 mai 2020

Un nouvel accord avec la gravité

Deux soeurs, Nell et Eva, respectivement âgées de 17 et 18 ans, orphelines, vivant à l'écart d'un monde qui se délite. Eva danse avec grâce depuis toute petite... Nell se souvient de rares moments de félicité.

Je me suis débarrassée de mon blouson, j'ai envoyé valser mes chaussures, j'ai retiré mes chaussettes, et j'ai dansé sur l’herbe, sautant et tournoyant et courant, dansant sur la musique de la nuit. Je dansais aux étoiles, dansant d'instinct ce qu'Eva avait mis des années à apprendre. Tous ces gens, tous ces gamins dans leurs vêtements épais, comme ils me faisaient pitié. Ils ne comprenaient pas ce que je savais au plus profond de moi-même. Îls ne connaissaient pas la douceur de leurs muscles, le pouvoir de leurs jolis poumons. J'étais arrivée à un nouvel accord avec la gravité. Mon corps était la conjonction d’un moment de chair et de feu et d'une musique que moi seule entendais, et j'ai su qu'il ferait tout ce que je lui ordonnerais.

Jean Hegland, Dans la forêt (1996)