jeudi 26 juin 2014

Елена

"Humiliés et offensés" était l'un des derniers grands romans de Dostoïevski qu'il me restait à lire (avec "l'Adolescent", sur lequel je vais sans doute faire l'impasse). L'histoire romancée d'un écrivain friendzoné dirait-on aujourd'hui.

Un court passage descriptif, juste pour le plaisir, concernant une petite fille (Elena / Nelly) qui sera recueillie plus tard par le personnage principal (Ivan Petrovitch).

Le lendemain matin, vers dix heures, en sortant de mon appartement [...], je me heurtai sur le seuil de la porte à ma visiteuse de la veille, la petite-fille de Smith. Elle entrait chez moi. Je ne sais pas pourquoi mais, je me souviens, je fus très content de la voir. La veille, je n’avais même pas eu le temps de l’observer, et, en plein jour, elle m’étonna encore plus. Il était d’ailleurs difficile de trouver une créature plus étrange, plus originale - du moins dans son physique. Petite, les yeux brillants, noirs, comme pas russes, des cheveux noirs d'une épaisseur terrible, hirsutes, et un regard mystérieux, muet et entêté, elle pouvait arrêter l'atten­tion de n'importe quel passant dans la rue. C'était sur­tout son regard qui vous frappait : on voyait y briller l’intelligence, et, en même temps, une sorte de méfiance soupçonneuse, voire inquisitoriale. Sa petite robe, sale et usée, à la lumière du jour, ressemblait encore plus à une loque. J'avais l’impression qu'elle était malade d’une sorte de maladie lente, obstinée et constante, qui détruisait impitoyablement son organisme. Son visage pâle et maigre avait une espèce de teinte contre nature, un jaune hâlé, bilieux. Pourtant, en général, malgré toute la monstruosité de la misère et de la maladie, elle n'était pas laide. Elle avait de jolis sourcils finement arqués, et surtout un beau front large, un peu bas, et des lèvres dessinées à merveille, avec une sorte de pli orgueilleux, téméraire, - mais pâles, quasiment blanches.

— Ah, encore toi ! m’écriai-je, mais je me disais bien que tu allais venir. Entre donc !

Elle entra, passant très lentement le seuil, comme la veille, en posant tout autour d’elle un regard méfiant.

Dostoïevski, Humiliés et offensés (1861)

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